La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

La musique Baroque en France

Entretien Emmanuel Krivine / Laisser sonner, phraser, respirer la musique…

Entretien Emmanuel Krivine /
 
Laisser sonner, phraser, respirer la musique… - Critique sortie
photo : Emmanuel Krivine

Publié le 10 juillet 2008

Entretien Emmanuel Krivine /
Laisser sonner, phraser, respirer la musique…

Actuel directeur musical de l’Orchestre philharmonique du Luxembourg, Emmanuel Krivine a fondé en 2004 La Chambre philharmonique, qui joue sur instruments d’époque.

Depuis une quinzaine d’années, les chefs issus du mouvement baroque viennent régulièrement diriger des orchestres symphoniques « traditionnels ». Vous faites apparemment le parcours inverse. Pourquoi ‘
 
Emmanuel Krivine : D’abord, je crois qu’on ne peut pas généraliser, on ne peut pas amalgamer Harnoncourt, Brüggen, Norrington ou Gardiner… On ne peut pas parler de ces chefs au pluriel. En ce qui me concerne, mon cheminement a deux origines. Il y a ma fréquentation du Chamber Orchestra of Europe, qui joue sur instruments modernes – sur « métal », comme on dit –, mais qui travaille régulièrement avec des chefs comme Harnoncourt. Son langage n’est ni celui des instruments d’époque ni celui des orchestres symphoniques « modernes ». L’autre raison est que je vis depuis dix-huit ans avec une violoniste, Anne Maury, qui joue sur boyaux dans différentes formations. Je marine dans ce langage à la maison ! Ainsi, même si je dirige des orchestres symphoniques depuis quarante-deux ans, j’approche un certain répertoire par ces deux canaux et je fréquente les traités depuis pas mal de temps. Cependant, je n’étais pas passé à l’acte. En 2003, les copains d’Anne lui dont demandé : « Est-ce qu’Emmanuel aimerait s’occuper de nous, jouer avec nous sur nos instruments ‘ ». On a organisé une répétition de la Quarantièmede Mozart au studio 106 de la Maison de la Radio. Cette expérience m’a donné envie de voir tout cela de plus près : le timbre, le phrasé, la disponibilité des musiciens, le comportement, l’ambiance en général… Et nous avons décidé de monter notre « maison ».
 
Vous continuez parallèlement à diriger des orchestres modernes. Avez-vous l’impression de faire le même métier dans les deux cas ‘
« De nos jours, le mélomane dispose d’une grande variété d’interprétations et c’est tant mieux. »
 
E. K. : C’est le même métier, mais différemment : on essaie de rendre ce qu’on veut entendre, ou ce qu’on croit que le compositeur voulait entendre ! La Chambre philharmonique est un orchestre de musique de chambre, mais, au fond, un très bon orchestre – comme le Boston Symphony ou le Concertgebouw –, c’est toujours de la « musique de grande chambre ». La différence vient du répertoire. Certains répertoires nécessitent moins de connaissance du langage que d’autres. Pour jouer l’Héroïque de Beethoven, il y a beaucoup à connaître quant au style, à l’articulation, à l’expression, alors que, pour Mahler, il n’y a pas besoin de culture du chef ni de l’orchestre, il suffit de bien jouer et ça sort. Dans une boutique, on trouverait sans doute plus de bonnes exécutions du Concerto pour violon de Glazounov que de celui de Beethoven. Dans la pratique, jouer sur instruments d’époque permet de consacrer l’énergie à autre chose : quand vous n’êtes pas sur la performance, la vitesse, la force, la projection du son, vous laissez sonner, phraser, respirer… Surtout, vous n’êtes pas invulnérable, vous n’êtes pas une machine. Vous êtes imparfait. L’art est du domaine du parfait, mais l’interprétation est humaine.
 
Autre différence avec le monde symphonique : les décisions artistiques de La Chambre philharmonique sont prises en commun…
 
E. K. : Ce sont les musiciens qui ont fondé la maison qui prennent les décisions. Comme je le disais, nous faisons de la musique de chambre : je fais ma musique, les musiciens font la leur, et tout cela ensemble. Ce sont tous des encyclopédies ambulantes, ils connaissent très bien ces langages. Ils ont aussi la passion des instruments : Alexis Kossenko, par exemple, possède je ne sais combien de flûtes, David Guerrier des cors de toutes périodes, et nos deux hautboïstes ont joué la Symphonie de Franck avec des instruments exactement contemporains de l’œuvre. De mon côté, je leur apporte quelque chose dans les musiques qu’ils ne jouent pas souvent. Car, finalement, les musiciens dits « baroques » ne font pas tant de grand répertoire que ça.
 
Pensez-vous que l’avenir de l’interprétation passe par une spécialisation des ensembles par époque musicale ‘
 
E. K. : Le label « spécialisé », qui le donne vraiment ‘ Quand Brüggen joue la Messe en si, quand Koopman enregistre l’œuvre d’orgue de Bach, c’est de la vraie spécialisation, l’approfondissement d’un langage. Mais il faut se méfier des soi-disant spécialistes et des « références » dont se repaissent les pharisiens : Norrington ou Harnoncourt peuvent avoir plein d’idées et être géniaux, qui peut dire qu’il s’agit de « la » référence. Josef Krips ou Sandor Vegh approchaient Mozart sans ce savoir, mais avec un instinct, un goût incroyables. Cela dit, heureusement que le mouvement baroque est arrivé, sans cela on s’enfonçait dans l’ère industrielle, dans cette esthétique de la « reproduction » dont parlent Walter Benjamin et Theodor Adorno. De nos jours, le mélomane dispose d’une grande variété d’interprétations et c’est tant mieux.
 

Propos recueillis par J.-G. Lebrun

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