La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Histoire de la violence, d’après Edouard Louis / adaptation Thomas Ostermeier, Florian Borchmeyer et Edouard Louis / mes Thomas Ostermeier

Histoire de la violence, d’après Edouard Louis / adaptation Thomas Ostermeier, Florian Borchmeyer et Edouard Louis / mes Thomas Ostermeier - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre de la Ville Les Abbesses
I© Arnaud Declair Histoire de la violence

D’après Edouard Louis / adaptation Thomas Ostermeier, Florian Borchmeyer et Edouard Louis / mes Thomas Ostermeier

Publié le 29 janvier 2020 - N° 284

Dans le sillage de Retour à Reims (qui fut moins réussi que ce nouvel opus), Thomas Ostermeier propose une adaptation fluide et efficace de l’autofiction d’Edouard Louis, construite autour de son agression. Avec quatre acteurs au talent sidérant.

Il n’est guère étonnant qu’un metteur en scène aussi soucieux d’éclairer et d’interroger le corps social s’intéresse à Edouard Louis. Dans le prolongement de l’adaptation du formidable écrit Retour à Reims*, « essai d’auto-analyse » de Didier Eribon fondé sur son parcours de « transfuge de classe », sur sa relation à sa famille, il porte à la scène l’autofiction polyphonique du jeune auteur, une Histoire de la violence qui décortique l’agression dont il a été victime. Rappel des faits : le soir du 24 décembre 2012, il se fait accoster Place de la République par un inconnu, nommé Reda. Il le fait monter chez lui, ils font l’amour, puis après le constat de la disparition d’un téléphone tout bascule et la nuit se termine par un viol et une tentative d’homicide. A travers le déroulé de la nuit, mais aussi à travers les protocoles médicaux, policiers et judiciaires qui ont suivi, le récit fait émerger diverses expressions de violence, à commencer par celle de devoir verbaliser et répéter ce qu’on a subi (un enjeu majeur dans les cas de pédophilie et de viol). Avec des interlocuteurs plus ou moins aidants, voire ici pas aidants du tout. Entre le racisme d’un policier et la froideur d’un soignant, le dépôt de plainte est une épreuve, d’autant plus qu’Edouard rechigne à livrer son agresseur à un système policier qu’il réprouve. Plus tard, il est allé chez sa sœur qu’il n’a pas revue depuis longtemps, et a l’occasion d’écouter caché derrière une porte le récit de l’agression qu’elle livre à son mari – un procédé idéal pour éclairer sa relation à sa famille.

Un langage scénique pluriel

La mise en scène de Thomas Ostermeier parvient à restituer avec une fluidité et une clarté impressionnantes la multiplicité des voix et les sentiments ou pensées contradictoires qui taraudent Edouard. Avec une précision clinique, soutenue par une bande sonore percussive interprétée live par Thomas Witte et parfaitement accordée au jeu, la direction d’acteurs joue de tous les effets du théâtre et de plusieurs mises en abyme pour éclairer non seulement le traumatisme d’Edouard, mais aussi les strates de violence et le poids des déterminismes qui s’exercent sur les plus démunis. Car comme son ami Didier Eribon, Edouard Louis est un transfuge de classe issu d’un milieu défavorisé qui l’a rejeté pour son homosexualité, et qu’il a fui. Entre narration dite au micro, situations incarnées (y compris une scène de viol crue et réaliste), images projetées ou filmées en direct, se jouent diverses interactions et résonances. L’action se diffracte en faisant naître des commentaires de la bouche même des personnages ou à travers leur jeu, d’autant plus que l’auteur se voue à une introspection exacerbée, reconnaît sa colère et même parfois sa honte. Si cette mise en scène convainc, c’est aussi et surtout grâce au talent époustouflant et millimétré des comédiens. Laurenz Laufenberg, dont la ressemblance avec Edouard Louis est frappante, Renato Schuch dans le rôle de Reda, Alina Stiegler dans celui de Clara et d’autres personnages, Christoph Gawenda dans celui du beau-frère et aussi d’autres personnages.  Ce qu’interrogent notamment ce texte et cette mise en scène, c’est le rapport au réel – un sujet très politique. Que faire de cette colère ? Entraîne-t-elle vers une forme de radicalité ? Comment s’opposer au clivage pensé à tort comme figé entre ceux qui possèdent un capital et ceux qui n’ont rien ?

Agnès Santi

A propos de l'événement

Histoire de la violence
du Jeudi 30 janvier 2020 au Samedi 15 février 2020
Théâtre de la Ville Les Abbesses
31 rue des Abbesses, 75018 Paris.

tous les jours à 20h, sauf le dimanche à 18h. Tel : 01 42 74 22 77. Durée : 2h.


x

Suivez-nous pour ne rien manquer sur le Théâtre

Inscrivez-vous à la newsletter

x
La newsletter de la  Terrasse

Abonnez-vous à la newsletter

Recevez notre sélection d'articles sur le Théâtre