« Le Parfait Manuel » , de Mariana Lézin et Paul Tilmont, propose une délicieuse satire politique sur la fabrication du dictateur et le vacillement de la démocratie
Avec Le Parfait Manuel, Mariana Lézin et Paul [...]
La comédienne Valérie Dréville et le metteur en scène Guy Cassiers adaptent l’admirable texte de l’écrivain et chercheur Camille de Toledo, auteur associé au Théâtre Vidy, qui lors de son Tempo Forte lui consacre un focus avec des rencontres, lectures et expositions. Contre la peur et les douleurs qui habitent la mémoire, la poignante quête de sens qu’engage Thésée, double de l’auteur, prend forme dans un dispositif millimétré.
De quel Monde d’hier sommes-nous les héritiers ? Si lucide et si nostalgique, Stefan Zweig a transmis à son éditeur ses poignants souvenirs d’un européen juste avant qu’il se suicide le 22 février 1942 au Brésil, lui et son épouse Lotte. Dans Thésée, sa vie nouvelle, Camille de Toledo pose lui aussi la question d’un passé traumatique et livre son enquête sur les transmissions visibles et invisibles, sur les cassures dans les alliances, sur les suicides et les disparitions. Il embrasse le temps de génération en génération, il enquête pour survivre, pour relancer la vie. Dans ce voyage au cœur des strates de la mémoire, à la fois quête et enquête entrelaçant le vécu et le fictionnel, le seul prénom réel est celui du frère suicidé, Jérôme, né le 26 janvier 1973, mort le 1er mars 2005. « Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? » demande Thésée, double de l’auteur. Comme lui, son corps le fait terriblement souffrir, son être est tout entier à l’écoute. Le spectacle commence par le récit de cette mort infligée, qui sera suivie peu de temps après par celle brutale de la mère dont le cœur lâche, puis par celle du père malade. C’est alors que Thésée quitte le tombeau parisien dans un train vers l’Est avec ses enfants, emportant trois cartons d’archives des siens. Direction Berlin, choix ironique et paradoxal pour un homme s’inscrivant dans une lignée juive réaffirmée, dont certains ancêtres durent quitter l’Espagne et son effarante Inquisition. Comme si Thésée s’engouffrait dans un labyrinthe pour affronter le monstre… C’est Valérie Dréville, comédienne dont on connaît l’immense talent et la capacité à porter d’exigeantes partitions, qui a proposé à Guy Cassiers de mettre en scène une adaptation de cette exploration hantée par la peur et une polyphonie de voix. Un défi aussi complexe que stimulant.
Explorer les blessures du temps
Figure majeure de la scène européenne, dont les mises en scène attentives à l’aspect pictural se déploient dans un écrin visuel soigné, Guy Cassiers a été conquis par la beauté du texte. C’est en effet un texte très beau, original dans sa forme. C’est une pensée ample et profonde qui, affrontant le pire, relie l’intime et l’Histoire, l’intime et les récits qui s’y raccrochent, enracinés très loin et traversant le 20e siècle – deux guerres mondiales, les Trente Glorieuses, le capitalisme en crise. Ainsi apparaissent Nissim, Talmaï, Nathaniel, Oved, Esther, le flamboyant Gatsby… La comédienne n’endosse pas de rôle, elle relaie cette poignante quête de sens avec subtilité, dans cette tension entre l’effroi du malheur et la lutte pour faire entrer de la lumière au creux d’une généalogie fracassée. Camille de Toledo leur a confié ses archives, accueillies sur la scène dans un dispositif millimétré, très exigeant pour l’actrice. Un écran fragmenté en fond de plateau, quatre caméras accordées, le visage de la comédienne qui se démultiplie, un travail sur la voix et les images donnent corps à la recherche de Thésée. Valérie Dréville réussit à maîtriser cette partition au cordeau. L’émotion est ici tenue à distance, au profit d’un dévoilement tout en précision nourri de voix plurielles, qui s’énoncent avec calme. Lorsqu’apparaissent des photographies ou que s’engagent des dialogues, cela saisit. Parfois le puzzle sensible semble davantage désincarné face à l’image qui s’impose. Une pièce à découvrir, tant l’écriture se fait chambre d’échos, présence hantée tendue vers l’avenir.
Agnès Santi
Du mercredi au vendredi à 19h30, samedi à 16h30, dimanche à 18h. Durée : 1h30. Tél. : +41 (0)21 619 45 45. www.vidy.ch
Également au Festival d’Avignon, du 12 au 24 juillet à 12h, relâche les 15, 19, 22 juillet. Le 14 juillet à 12h et 19h.
Avec Le Parfait Manuel, Mariana Lézin et Paul [...]