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"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -297-La Fête des Roses

Liberté d’aimer vs fidélité au passé, entretien avec Sylvain Maurice

Liberté d’aimer vs fidélité au passé,  entretien avec Sylvain Maurice - Critique sortie  Sartrouville Théâtre de Sartrouville et des Yvelines - Centre Dramatique National.
© Simon Gosselin Rishab Prasanna, Dayan Korolic, Norah Krief et Sylvain Maurice (photo de répétition)

Entretien Sylvain Maurice
D’après Heinrich von Kleist / texte français Ruth Orthmann et Éloi Recong / version scénique et mise en scène Sylvain Maurice

Publié le 23 février 2022 - N° 297

La mise en scène de Sylvain Maurice rend concrète la question de l’émancipation en interrogeant la thématique passionnante du rapport à la mémoire du passé. Un enjeu qu’exprime dans la démesure le destin de Penthésilée.

Pourquoi avoir intitulé votre adaptation La Fête des Roses ?  

Sylvain Maurice :  Nous avons choisi ce titre pour marquer l’écart entre la pièce originelle de Kleist et notre version scénique inédite. Ponctué d’intrigues secondaires et péripéties, le poème romantique de l’auteur allemand où gravitent quelque vingt-cinq personnages est plus aisé à lire qu’à représenter. C’est pourquoi j’ai réduit le texte de moitié afin de créer une trame narrative qui puisse tracer un portrait de Penthésilée, un personnage fascinant, beaucoup moins connu que Médée ou Lady Macbeth. La Fête des Roses fait référence à une scène marquante de la pièce, à un moment singulier de la vie des Amazones, lors duquel elles s’accouplent avec les hommes qu’elles ont capturés afin de pouvoir perpétuer l’espèce, avant de les renvoyer.

Comment les Amazones apparaissent-elles dans la pièce de Kleist ?

Sylvain Maurice : Kleist s’est emparé des récits de la mythologie grecque pour créer sa propre narration du destin de Penthésilée. Reine des Amazones, Penthésilée est à la tête d’un peuple exclusivement composée de femmes qui s’est constitué suite à un génocide ethnique. Comme Daech avec les Yézidis, le but était de d’éradiquer un peuple et sa culture en tuant les hommes et en engrossant les femmes de leur semence de vainqueur. Ces femmes se sont révoltées, et ont décidé de bannir à jamais les hommes de leur vie, si ce n’est lors de la fameuse et sensuelle Fête des Roses. Leur liberté s’acquiert ainsi au prix du renoncement à la mixité. Lorsque Penthésilée tombe amoureuse d’Achille, une passion réciproque, elle est déchirée entre son devoir envers la loi des Amazones et son « sentiment assourdissant » pour le guerrier grec. Prisonnière de ces impératifs contraires, elle tue Achille dans une sorte de crise de démence, avant de mettre fin à ses jours.

« Le tragique domine, mais notre Fête des Roses est une fête du théâtre ! »

En quoi le personnage de Penthésilée résonne-t-il dans notre modernité ?

S.M. : Je n’ai pas cherché à moderniser ou modifier le texte, mais le poème évoque des préoccupations actuelles. La question de la liberté, vouée à s’exercer comme toujours entre désirs et contraintes, et singulièrement de la liberté des femmes, est une question qui traverse le temps. Grande amoureuse, Penthésilée est déchirée entre ses sentiments intimes et la fidélité à son passé. Cette thématique actuelle du rapport à la mémoire du passé est passionnante. Le respect du passé ne risque-t-il pas de mener à sacraliser une fausse idée du passé, univoque et édifiante. La pièce explore dans la démesure ce que peut signifier être fidèle à ses origines. Est-ce obéir à la lettre aux injonctions de ses parents, de ses ancêtres, ou est-ce les interpréter en fonction de sa sensibilité ? Penthésilée ne parvient pas à se défaire du poids de son héritage, à s’approprier ses origines pour le temps présent. Elle est tyrannisée par la fidélité à ses origines, comme s’il y avait une littéralité de l’origine.

Comment avez-vous abordé l’interprétation ?

S.M. : Unique comédienne, Norah Krief est d’abord conteuse, donnant voix à tous les personnages en adoptant des voix et attitudes différentes, avant de se laisser rattraper par le personnage de Penthésilée puis de l’incarner. Le registre épique se transforme en registre intime, le plaisir du récit laisse place au plaisir du jeu, laissant voir toutes les aspérités du portrait. Inscrite dans un espace épuré, habitée de belles lumières, cette capacité de transformation du jeu théâtral est un élément essentiel. Tout aussi essentielle est la musique jouée en direct, qui agit comme un véritable partenaire de jeu. La comédienne est entourée du bassiste et compositeur Dayan Korolic, qui a composé la musique, et du grand flûtiste indien Rishab Prasanna. Le fabuleux solo improvisé du film Le Sens de la Fête, c’est lui ! Nous nous emparons d’une thématique tragique et d’un texte qui peut paraître académique, mais nous nous attachons à créer tous ensemble un spectacle très vivant et très moderne, qui recèle une dimension joyeuse. Le tragique domine, mais notre Fête des Roses est une  fête du théâtre !

 

Propos recueillis par Agnès Santi

A propos de l'événement

La Fête des Roses
du mercredi 9 mars 2022 au vendredi 1 avril 2022
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines - Centre Dramatique National.
Place Jacques Brel, 78500 Sartrouville.

Mercredi et vendredi à 20h30 sauf le 9 à 19h et le 10 à 21h, jeudi à 19h30, samedi à 17h. Tél : 01 30 86 77 79.


www.theatre-sartrouville.com


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