La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Entretien Lars Norén

Entretien Lars Norén - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 septembre 2007

Un théâtre qui se joue entre l’intime et le monde.

À l’affiche cette saison, l’œuvre aiguë d’un dramaturge européen, par divers metteurs en scène – Jean-Louis Martinelli, Adrien Lamande, Pierre Maillet et Mélanie Leray, Renaud-Marie Leblanc et l’auteur lui-même. Après Catégorie 3.1 et Kliniken de Lars Norén, pièces chorales saluées unanimement, Jean-Louis Martinelli monte Détails, une pièce intime et autobiographique autour de la figure emblématique du quatuor. Aux deux couples de Détails font écho dans La Veillée deux autres couples avec deux frères qui viennent de perdre leur mère – une mise en scène des Lucioles dans le cadre du Festival d’Automne. Un quatuor familial aussi avec parents et enfants dans Bobby Fisher vit à Pasadena, monté par Renaud-Marie Leblanc. Dans La Force de tuer – par Adrien Lamande – s’inscrit un quatuor bancal : la mère disparue, le père, le fils, son amie. Enfin, Le 20 novembre – par Lars Norén avec la comédienne Anne Tismer (Festival d’Automne) – fait défiler le monologue d’un fils serial killer évoquant son père, sa mère, son frère et sa petite sœur. À l’évidence, les violences de la cellule familiale ne font que mimer douloureusement les fracas du monde.

 Le titre de la pièce Détails (2002) vous va comme un gant, si l’on considère votre œuvre dévolue à l’esprit et à l’art du détail.

Lars Norén : C’est une pièce que j’ai écrite à la fin des années 90, qui s’étend sur dix ans. Des choses minimes, des détails collectés minutieusement, des fragments de vie qui, rassemblés, font une histoire. Chacun de ces événements permet de cerner les relations à l’intérieur d’un quatuor et la vie avec ses bonheurs et ses trahisons. Les intrigues ont lieu dans de grandes villes, New York, Stockholm, Florence, où j’ai pu vivre à cette époque. Détails est aussi une pièce qui parle du monde à travers des détails infimes, on sait la présence de guerres dans le Golfe, au Moyen-Orient, en Europe, on parle du sida, des problèmes de l’Afrique, etc. De la même manière, à un niveau intime ou mondial, on croit toujours qu’il s’agit de détails, mais en fait on comprend à quel point c’est important. J’ai aimé écrire cette pièce qui s’apparente à l’étrangeté d’un cauchemar fantastique même s’il ne s’agit que d’une composition faite de détails réalistes.

Que diriez-vous de la question de l’amour aujourd’hui ?

L. N. : C’est un sentiment, une valeur, qu’il est difficile d’appréhender tant la réalité que recèle le mot « amour » varie. Quelles sont les raisons qui font que l’on reste sa vie entière avec la même personne, si ce n’est la rigueur de schémas sociaux bien ancrés ? Forcément, le désir par nature naît, grandit et meurt en chacun, mais nous cultivons aussi un idéal personnel, nous pensons à la survie de notre famille et à la sauvegarde de nos enfants. Tout aujourd’hui va si vite, la vie au jour le jour comme les passades amoureuses. On essaie de bâtir de toutes ses forces une relation avec autrui. Si l’on échoue, on souffre puisqu’on perd la maîtrise de la situation, on meurt d’un suicide mental tout en continuant à survivre dans une existence matérielle. Dans les pays pauvres africains et les pays fondamentalistes, il est plus difficile de « se séparer », en raison de la société et de la religion. En Occident, on change de partenaire aisément, personne ne se soucie de vos liens, ce qui est aussi un problème… D’une façon générale, il est difficile de trouver l’âme sœur tant le poids social pèse sur les individus. L’amour exige que l’on se batte pour construire une vie nouvelle ; en même temps, on fait abstraction de soi dans sa relation à l’autre et on perd ainsi un peu de sa vérité ….

« La parole ludique et libre est l’un des jeux les plus terribles issus de l’inconscient. »

Vous mettez en scène Le 20 novembre, une pièce sur un fait divers allemand de 2006 où un jeune fait feu sur ses camarades et professeurs dans son ancien lycée, avant de se suicider.

L. N. : C’est à partir du journal intime laissé par l’adolescent Sebastian Bosse que j’ai écrit Le 20 novembre. C’est une pièce qui dépasse l’horreur de cette tragédie en prêtant attention à une certaine jeunesse, les junkies, les paumés sans travail ni avenir, qui ne croient plus en rien. Afin d’inscrire leur passage sur la terre, ces losers se sentent contraints d’accomplir quelque chose de terriblement meurtrier. Tuer signifie se tuer soi-même. Ce sont des marginaux qui donnent une réponse violente à leur rejet subi. Leur situation est si compliquée à vivre qu’ils se sentent programmés pour le meurtre ou le suicide. L’exclu dit : « J’ai tout ce qu’il faut, le couteau, la ceinture de dynamite, des bombes fumigènes, des armes qu’on charge… Si je n’arrive pas à trouver un sens à la vie, je vais de toute façon trouver un sens à la mort. » C’est une urgence agressive et spontanée de prêt-à-utiliser.

Pierre Maillet et Mélanie Leray montent La Veillée au Théâtre de la Bastille, pièce créée magistralement par Jorge Lavelli en 89.

L. N. : La pièce date de 88, légère et cruelle, outrancière et comique, sur le malaise existentiel, les blessures intimes, le rapport à l’alcool et à la démence de deux couples dont deux frères et leurs épouses respectives. C’est un huis clos autour de la mort de la mère, un prétexte au récit de la déchéance d’une famille bourgeoise. Ces frères et belles-sœurs s’amusent des jeux de langage et du pouvoir dangereux des mots : la parole ludique et libre est un des jeux les plus terribles issus de l’inconscient.

La Force de tuer (1978) par Adrien Lamande aux Déchargeurs et Bobby Fisher vit à Pasadena (1988) par Renaud Marie Leblanc à La Criée de Marseille traitent des souffrances familiales.

L. N. : La Force de tuer est presque une pièce de jeunesse que je considère comme de la poésie, une référence à mes débuts de poète dans la vie, un cauchemar qui correspond à ma vie intérieure de l’époque. Le fils cherche à blesser et à briser son père qui lui-même n’est qu’amertume et médiocrité. Après cette pièce, j’ai commencé une vie autre grâce au théâtre. Quant à Bobby Fisher vit à Pasadena, c’est de la musique, des voix s’approchent puis s’éloignent les unes les autres : un père dont l’entreprise vacille, une mère ancienne comédienne, une fille un peu perdue et un fils psy. Chacun s’adonne à une conversation apparemment sans conséquence, mais les mots pour les âmes blessées sont lourds, dits ou bien tus, et il n’y a pas d’issue.

Propos recueillis par Véronique Hotte
Remerciements à Amélie Wendling pour la coordination.


infos pratiques :
La Force de tuer
De Lars Norén, traduction d’Amélie Berg, mise en scène d’Adrien Lamande, jusqu’au 29 septembre 2007, du mardi au samedi à 21h30 aux Déchargeurs 3, rue des Déchargeurs 75001 Paris. www.htbillet.com 0892 70 12 28

La Veillée
De Lars Norén, traduction d’Amélie Berg, mise en scène de Pierre Maillet et Mélanie Leray, du 17 septembre au 20 octobre 2007 à 21h, dimanche à 17h au Théâtre de la Bastille 76, rue de la Roquette 75011 Paris. Tél : 01 43 57 42 14

Le 20 novembre
Texte et mise en scène de Lars Norén, du 16 au 26 octobre à 20h30 à la Maison des Arts de Créteil place Salvador Allende 94000 Créteil. Tél :01 45 13 19 19 www.maccreteil.com

Bobby Fisher vit à Pasadena
De Lars Norén, mise en scène Renaud-Marie Leblanc, du 9 au 18 novembre 2007 à la Criée de Marseille. Tél : 04 91 54 70 54 www.theatre-lacriee.com

Détails
De Lars Norén, traduction de Camilla Bouchet et Amélie Wendling, mise en scène de Jean-Louis Martinelli, du 11 janvier au 17 février 2008 à 20h30 dimanche 15h30 au Théâtre Nanterre-Amandiers. Tél : 01 46 14 70 00

Tous les textes de Lars Norén sont parus à L’Arche Éditeur.

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