La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Classique / Opéra - Entretien

Entretien / Geoffroy Jourdain

Entretien / Geoffroy Jourdain - Critique sortie Classique / Opéra Paris Cité de la Musique
©Elsa Seignol Les Cris de Paris chantent « L'Homme armé », de la Renaissance à nos jours, dans le cadre d'une thématique « Guerre et paix » à la Cité de la musique.

CREATION / CITE DE LA MUSIQUE

Publié le 23 septembre 2014 - N° 224

Quand la musique prend les armes

Geoffroy Jourdain et son ensemble Les Cris de Paris formulent dans le cadre du cycle « Guerre et Paix » à la Cité de la Musique une proposition singulière, mettant en regard la célèbre Missa sexti toni de Josquin Desprez, œuvre fascinante surgie du XVème siècle,  et une partition nouvelle et dérangeante du compositeur italien Francesco Filidei (né en 1973) inspirée par la même thématique de  « L’homme armé »,  et dont l’instrumentarium est constitué uniquement d’armes (kalachnikovs, pistolets, tasers etc…), de sifflets, alarmes et autres gilets pare-balles.

 « Décontextualiser radicalement l’oeuvre de Josquin, en la confrontant à une matière musicale et visuelle très dérangeante. »

Le répertoire de votre ensemble Les Cris de Paris est, comme on le voit ici,  très étendu…

Geoffroy Jourdain : Le projet artistique des Cris de Paris a toujours été motivé par la recherche, qu’elle soit musicologique ou expérimentale, et il trouve son sens dans des programmes thématiques plutôt qu’historiques ou géographiques. Ils sont souvent le résultat d’un questionnement sur la raison même de faire entendre une musique « live » dans un contexte qui n’a rien à voir avec celui qui l’a vu naître. En quoi ici la musique de Josquin, et avec elle tous les fantasmes qui la portent aux oreilles contemporaines, peut exister autrement lorsqu’on la met en présence d’une composition du 21ème siècle, exigeante également, radicale également ; et par défaut : comment une messe du 15ème siècle, conçue pour servir un sacrement, peut investir la salle d’un concert payant, qu’on écoute au chaud dans des fauteuils confortables, un programme sur les genoux relatant les hauts faits et prestigieuses récompenses des interprètes de la soirée ?

Comment est née cette idée de réunir Josquin Desprez et Francesco Filidei?

Geoffroy Jourdain : Je rêve depuis mon adolescence de travailler sur cette messe, en particulier pour son hypnotique Agnus Dei final, qui bouleverse l’appréhension du temps et de l’espace. J’écoutais cela comme on écoute les Pink Floyd.
La découverte dans le cadre d’un spectacle chorégraphique d’une première version de la Messe L’Homme Armé de Francesco Filidei m’a permis de me projeter dans l’idée de présenter l’oeuvre de Josquin en concert, dont l’idéal de perfection qu’elle exalte m’effraie tout autant qu’il fait mon admiration. J’expérimente dans le fait de décontextualiser radicalement l’oeuvre de Josquin, en la confrontant à une matière musicale et visuelle très dérangeante (des hommes qui jouent avec des armes), l’idée de disposer l’auditeur à une écoute autrement attentive, comme s’il était lui aussi – c’est-à-dire tout autant que les interprètes – en danger.

Quel est selon vous le « message » de cette partition de Filidei ?

Geoffroy Jourdain : Je ne crois pas qu’il y ait un « message » dans cette partition, en tout cas il n’y a pas de message unique, si ce n’est celui de faire faire un pas de côté à nos oreilles. Le fait d’utiliser des armes comme unique instrumentarium n’est pas anodin, bien sûr, mais ce que cela racontera à chacun n’est pas dicté par le compositeur. Une des nombreuses idées que tout ce dispositif me suggère de questionner nous ramène à l’époque de Josquin : L’Homme armé était une chanson dont le thème a servi de socle à de très nombreuses messes (une quarantaine), de Dufay à Carissimi. On pense aujourd’hui qu’elle était chantée de par les rues pour engager à croiser contre les Turcs.  Comment une chanson de va-t-en-guerre a-t-elle pu être utilisée si souvent et durablement pour magnifier le culte catholique, et s’achever immanquablement sur un ironique Dona nobis pacem (donne-nous la paix) ? Je pense que c’est de ce paradoxe que nous partons. On verra bien où cela nous mènera…

 

Propos recueillis par Jean Lukas.

A propos de l'événement

Geoffroy Jourdain
du Jeudi 9 octobre 2014 au Jeudi 9 octobre 2014
Cité de la Musique
221 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris, France

Jeudi 9 octobre à 20h à l’Amphithéâtre. Tél. 01 44 84 44 84. Places : 18 €.


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