La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Danse - Entretien

Entretien Angelin Preljocaj

Entretien Angelin Preljocaj - Critique sortie Danse
Crédit photo portrait Angelin Preljocaj : JC Carbonne Légende photo : (crédit JC Carbonne) : Blanche Neige, une princesse revisitée par la danse d’Angelin Preljocaj.

Publié le 10 octobre 2008

Blanche Neige

Rencontré à quelques jours de la création de la pièce pour la Biennale de Lyon, Angelin Preljocaj s’étonnait encore de l’ampleur pris par son projet : celui d’un grand ballet contemporain, qui reprend totalement à son compte, et sans complexe, les éléments du conte des frères Grimm.

On dit de cette pièce qu’elle marque votre retour à la narration. Comment cela se traduit-il ?
Je crois que l’on peut dire que Blanche Neige est un ballet, un ballet romantique contemporain. Cela va peut-être hérisser certains ayatollahs, mais j’ai envie de ça, car je trouve que la danse a énormément évolué ces trente dernières années. L’écriture du mouvement s’est développée dans tous les sens, alors pourquoi ne pas mettre toutes ces découvertes, toutes ces innovations, au service d’un projet qui soit justement relié à une narration ? Pourquoi la danse contemporaine devrait-elle se priver des réflexions qu’engendre la narration ? La narration pose des problèmes d’écriture et c’est cela qui m’intéresse.

Comment écrivez-vous cette histoire purement dans la gestuelle ? On ne travaille pas Blanche Neige comme Empty Moves.
Il y a d’abord une partie qui est très liée à une articulation dramaturgique : savoir comment les choses s’enchaînent, chaque tableau, chaque section de la narration… J’y apporte un soin très particulier. Ensuite, il faut trouver une écriture du mouvement spécifique à chaque situation. Il ne s’agit évidemment pas de faire de la pantomime ! Quel mouvement, quelle écriture pour évoquer, à la manière des impressionnistes, pour donner l’impression d’un événement ? Les danseurs ne sont pas en état de narration directe, on reste dans un spectacle de danse contemporaine. C’est drôle, on m’interroge beaucoup là-dessus, alors que cela ne me pose pas tant de problèmes. Je pense que les danseurs doivent agir, mais ils ne doivent pas jouer pour ne pas dénaturer la danse. Je ne fais pas du tout de la danse – théâtre, il s’agit plutôt d’actes dansés, et j’ajoute des couleurs dans les mouvements qui enrichissent la narration. Par exemple, lorsque le chasseur doit tuer Blanche Neige, j’ai imaginé une gestuelle qui développe une certaine rudesse, une gestuelle un peu martiale, cruelle.

Avez-vous pris des libertés quant aux personnages du conte ?
Non, j’ai essayé de suivre pas à pas le conte, y compris jusqu’à la fin, que peu de gens connaissent et qui est d’une cruauté inouïe, à savoir la danse de mort de la marâtre. C’est une littérature qui reflète le romantisme allemand, mais qui pour moi est très moderne. J’avais envie de raconter l’histoire comme on la raconte aux enfants.

Néanmoins, même en restant très proche du conte des Grimm, vous ne pouvez faire fi de toute la littérature, l’iconographie… comme l’interprétation de Bruno Bettelheim, ou le dessin-animé de Walt Disney…
Non, l’interprétation de Bettelheim est absolument passionnante à plusieurs égards et elle m’a beaucoup aidé. Par exemple, la question des sept nains est très épineuse : soit je faisais vraiment danser des nains pour aller jusqu’à bout de la question de la narration, soit je réfléchissais au concept même des nains. Selon lui, dans l’inconscient collectif de l’époque des Grimm, les nains n’avaient pas de sexualité. Ce qui ôtait toute ambigüité sexuelle dans le conte vis-à-vis de Blanche Neige. C’est très habile de leur part, car cette fille est perdue dans la forêt, mais rencontre sept hommes avec une sorte de garantie que tout cela va rester chaste. C’est donc plus la question de la chasteté que du nanisme qui est en jeu dans l’histoire. J’ai donc pensé à des sortes de moines, une sorte de congrégation qui soit justement dans cette chasteté. Ce qui compte, c’est le symbole. C’est ce que Bettelheim m’a permis d’analyser. De la même manière, l’histoire de la méchante reine est fascinante avec cet Œdipe inversé qui veut que ce soit le parent qui désire tuer l’enfant. Je le relie à des choses très actuelles : de plus en plus aujourd’hui, compte tenu des avancées de la science, de la médecine, on voit des femmes de 50 à 60 ans, très séduisantes, qui rivalisent avec leurs filles ! Nous voilà peut-être, à notre époque, dans « l’ère Blanche Neige », dans l’histoire du rapport mère-fille.

Au final, quelle atmosphère se dégage de cette pièce ?
J’ai beaucoup pensé au romantisme des frères Grimm en travaillant cette pièce. Et également à la nature, qui prend beaucoup de place, comme un véritable personnage. Elle vient littéralement envelopper Blanche Neige, elle la ravit à son univers doré de jeune princesse. Il y a je crois à la fois une magie, fantasmagorique, fantastique, et une nature très présente. C’est une invitation à voyager dans un imaginaire, un monde mental. C’est un peu aussi Alice au Pays des Merveilles, dans la mesure où je joue beaucoup avec la machinerie du théâtre, avec les lumières, avec les costumes créés par Jean-Paul Gaultier. Ce n’est pas un spectacle « high tec », avec vidéo, interactivité… C’est très amusant de jouer avec cette boîte magique et merveilleuse qu’est un théâtre dans des techniques et des moyens un peu ancestraux mais qui correspondent bien au conte et qui conservent leur magie. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir d’autres projets avec des créateurs et des domaines qui sont à la pointe de la technologie !

Propos recueillis par Nathalie Yokel


Blanche Neige d’Angelin Preljocaj, du 10 au 25 octobre à 20h30, le dimanche à 15h, relâche le lundi, au Théâtre National de Chaillot, place du Trocadéro, 75016 Paris. Tel : 01 53 65 30 00.

A propos de l'événement



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