La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

ENTRETIEN MAYLIS DE KERANGAL

Ecrire est une forme de ralliement à l’époque

Ecrire est une forme de ralliement à l’époque - Critique sortie Avignon / 2016

L’écriture et le rapport au contemporain

Publié le 26 juin 2016 - N° 245

Son écriture exigeante ne l’empêche pas de connaître succès critique et public : Prix Médicis pour Naissance d’un pont, Grand Prix RTL-Lire, Prix Orange du Livre pour Réparer les vivants… Dans cet entretien, Maylis de Kerangal nous livre son rapport au contemporain. Qu’est-ce qui fait qu’un écrivain est sensible à son époque ? C’est l’occasion de s’interroger sur la politique, la morale, la culture et bien sûr l’écriture.

Dans A ce stade de la nuit paru en 2015, vous aviez écrit sur les migrants à travers l’île de Lampedusa. Quel est votre regard actuel sur ce qu’on appelle la crise des migrants ?

Maylis de Kerangal : Ce livre s’inscrivait dans une collection intitulée Paysages écrits. Mon texte partait donc d’abord de questions autour des paysages et de la toponymie, notamment la question des noms propres qui est très présente dans mon travail. Très vite, ces considérations poétiques et littéraires se sont couplées avec un geste que je voulais politique : à travers le nom de Lampedusa, essayer de saisir une espèce de spectre sémantique, de feuilleter les images que ce mot fait survenir, comment il aimante, catalyse, magnétise des scènes liées à des souvenirs personnels, au cinéma, à des fictions, à des livres, à des souvenirs, et enfin à des faits politiques. Les naufrages ont commencé au début des années 90 et ont aujourd’hui recouvert les images de fiction qu’évoquait Lampedusa avec Le Guépard par exemple. C’est cette espèce de bascule du sens que je voulais saisir et qui était pour moi l’occasion de produire un geste politique. C’est en travaillant, en dépliant ce que j’entendais dans ce mot, Lampedusa, que je suis arrivée à la politique.

Considérez-vous que l’écrivain a une responsabilité politique ou morale ?

M. D. K.  : J’espère avoir une éthique de comportement dans ma vie concrète. Mais en littérature, mon geste n’est pas d’écrire une fiction pour faire passer un message politique. Ce n’est pas du tout que j’estime ce geste indigne, simplement cela ne correspond pas à mon rapport au langage. Pour moi la littérature ne peut pas être activée par autre chose qu’elle-même. Elle ne peut pas être motivée par quelque chose qui lui est extérieur.

Pour autant, êtes-vous engagée ?

M. D. K.  : C’est en agissant depuis l’écriture, dans l’écriture, que je peux m’engager. J’ai écrit A ce stade de la nuit début 2014. A l’époque, il n’y avait pas ce qu’on a appelé ensuite la crise des migrants. Il y avait de très nombreux naufrages, des personnes s’étaient émues mais cela n’avait pas la même ampleur que maintenant. C’est le texte d’un écrivain qui vit de manière privilégiée à Paris et qui à un moment donné, se dit : comment faire un signe qui prenne corps et sens dans l’écriture, dans ce rapport au langage, au-delà de tout message politique ? Par ailleurs, je considère qu’écrire est un geste politique. Dès lors qu’on met un objet en circulation dans l’espace public, il s’inscrit dans le champ du langage, des idées, des imaginaires, du politique. Je l’assume et le revendique mais ce qui compte, c’est la fiction qui pour moi ne peut être que sauvage et non dominée par autre chose. Il ne s’agit jamais pour moi d’instrumentaliser la littérature.

Pensez-vous, selon la formule de Rimbaud, que le poète est un voyant, et plus généralement que les écrivains ont une prescience ou conscience aigüe qui font qu’ils perçoivent plus vite et plus fort leur époque que d’autres ?

M. D. K.  : Je dirais à l’inverse : ce n’est pas parce qu’on a une forme de prescience, de vision, qu’on est écrivain. C’est parce que, à un moment donné, on se met au travail, que quelque chose apparaît dans le présent de l’écriture : un mouvement, une intensification de son rapport au monde qui passe aussi par une intensification de son rapport au langage. Le fait que les écrivains soient souvent perçus et exaucés comme des personnes différentes, qui auraient des capteurs hypersensibles, une intelligence, une vision du monde, et que du coup on pourrait les solliciter pour leur envoyer des injonctions à prendre position, ce n’est pas un biais possible pour moi. Les écrivains sont tout aussi sensibles aux émotions que les autres, ils ne se dissocient pas. Mais il faut voir ce que c’est que la vie d’un écrivain : ça peut être 7, 8h à écrire… donc encore heureux que des choses émergent ! Encore heureux qu’ils aient des intuitions !

«  Le vecteur politique de la littérature, c’est l’empathie. »

Pensez-vous que la littérature a une fonction ?

M. D. K.  : La littérature a cette espèce de puissance qui est de donner des accès. Quand on la lit, quand on l’écrit, quand on la traverse, quand on se laisse traverser par elle, elle donne des accès à d’autres réalités que celles auxquelles on est confronté.

Par ces formes de faux qu’est la fiction, il y a une perforation qui fait qu’on peut accéder à des mondes, à des connaissances, à d’autres réalités que celle de nos vies : la psyché d’une femme qui vient de quitter sa maison, une transplantation cardiaque qui s’organise dans un hôpital en Normandie. C’est tellement simple et tellement énorme à la fois. C’est même sans fond. C’est à la fois une expérience émotionnelle et un redoublement de la vie. Ce qu’on appelle l’inspiration est pour moi la focalisation qui va déclencher un réseau d’échos, fabriquer des images.

« Le geste d’écrire induit de l’altérité »

Pensez-vous à vos lecteurs quand vous écrivez ?

M. D. K.  : Pas du tout. Je ne peux pas articuler la fiction à un lecteur qu’il faudrait intéresser. Mais le geste d’écrire induit une altérité. Cet autre n’a pas de sexe, pas d’âge, il est de l’ordre de la présence. Ca change tout ! Il y a quelqu’un en face. C’est pour ça que j’écris, ça marche ensemble. Le vecteur politique de la littérature, c’est l’empathie – pas la sympathie qui suppose une identification à l’autre, mais l’empathie qui autorise l’altérité. Ecrire, jouer, filmer, c’est être en empathie avec le monde dans lequel on est, creuser son rapport au monde, devenir poreux. En tout cas c’en est une des formes, qui est la mienne. Loin de me situer dans la haine de l’époque, je me place davantage dans une espèce de ralliement à elle. Cela ne signifie pas que j’accorde un blanc-seing à notre époque mais c’est notre monde et on y vit.

Est-ce que la transmission, aux jeunes notamment, vous semble importante ?

M. D. K. : Oui, c’est utile. Pour autant, je ne me sens pas l’obligée de l’Education nationale, je fais des rencontres parce que j’espère y trouver aussi quelque chose pour moi-même. Au fil des mois, la parole que j’ai sur mes livres évolue. Les majeures ne sont pas placées au même endroit. Ce qui prouve que cela migre, et cela vient se frotter au texte en cours. C’est assez fascinant : il y a un intérêt humain et littéraire à ces rencontres. Mais quand je me remets au travail, je mets en place des procédures de limitation. Créer une fiction, c’est ouvrir un espace inédit dans sa vie. C’est une autre planète, la fiction : il y a des lieux, des gens qui ont des noms, qui font des choses ensemble, qui ont des histoires… Aujourd’hui, c’est le moment d’ouvrir cet espace de vie, et c’est ma joie actuelle.

 

Propos recueillis par Isabelle Stibbe

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