La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Françoise Benhamou

Des retombées de la culture davantage qualitatives que quantitatives

Des retombées de la culture davantage qualitatives que quantitatives - Critique sortie Avignon / 2012
Crédit visuel : DR Légende : Françoise Benhamou

Publié le 10 juillet 2012

Economiste spécialisée dans la culture et les médias, Françoise Benhamou est professeure à l’université Paris-XIII, ainsi que dans diverses universités européennes. Elle analyse le double mouvement auquel est actuellement soumis le secteur de la culture : entre résistance et sensibilité à la crise économique.

Quel poids représentent, aujourd’hui, les domaines d’activités liés à la culture dans l’économie française ?
Françoise Benhamou : C’est une question à la fois simple et difficile. En effet, le périmètre de ce que l’on entend par la culture varie avec le temps, les manières de concevoir le terme « culture », les méthodes de mesure. Grossièrement, il faut ajouter à la dépense publique (près de 4 milliards d’euros pour le ministère de la culture, 6,6 milliards du côté des collectivités territoriales, 3,8 milliards pour les autres ministères – éducation, affaires étrangères… -, 0,88 milliards de taxes fiscales et 3,3 milliards d’avances à l’audiovisuel) des dépenses privées de l’ordre de 4 à 5% de la consommation totale des ménages. Je dirais que les efforts privés et publics sont assez stables en proportion des revenus. La montée des dépenses en faveur de la culture est surtout venue des collectivités territoriales.
 
Quels sont, de votre point de vue, les impacts de la crise économique actuelle sur l’économie de la culture et, plus spécialement, sur l’économie des arts de la scène ?
F. B. : Il y a deux mouvements en tension. D’une part, une sensibilité à la crise. La majeure partie des secteurs culturels, avec des logiques économiques très hétérogènes, est fragile : le caractère des produits (singuliers, originaux, prototypiques ou uniques) conduit les producteurs, les créateurs, à prendre des risques, non seulement dans les segments les plus innovants de la production culturelle, mais aussi sur les autres produits. Rien ne garantit le succès. Chaque nouvelle production est un pari. La crise rend le crédit plus rare, elle conduit à mesurer la prise de risque, à économiser là où on peut, quitte à rogner sur la qualité ou l’ambition. D’un autre côté, la culture résiste. Ce n’est pas le cliché de la valeur refuge. Mais les consommations culturelles font partie de ce panier de consommations difficilement compressibles ; quitte à ce que s’opère un glissement vers le moins cher, voire le gratuit. On le sait, les arts de la scène relèvent de cette fragilité intrinsèque. Leur économie est une économie de biens éphémères, coûteux, sur lesquels peu d’économies sont possibles. Ils sont en concurrence avec d’autres consommations culturelles qui transitent par l’écran. Mais on constate aussi, en contrepoids des tendances à l’individualisation des pratiques culturelles, un regain d’intérêt pour le spectacle vivant. La crise accentue les exigences du spectateur, elle attise le refus de la déception. Elle impose de nouvelles exigences : l’effort de celui qui dépense pour le spectacle, alors que les temps sont devenus plus durs, doit être en quelque sorte récompensé.
 
 
« On ne soutient pas la culture pour ses “retombées”, mais parce qu’elle relève en partie du champ des biens et des services publics. »
 
Peut-on établir des liens entre les périodes de crises économiques et les politiques culturelles menées, depuis quelques décennies, par les différents gouvernements français ?
F. B. : Mécaniquement, la crise fait renaitre le débat sur le juste niveau de la dépense publique, au niveau central comme au niveau local ; elle peut conduire à interrompre certains projets, ou à en retarder l’achèvement pour ne pas affronter des dépenses de fonctionnement additionnelles. Dans les années à venir, malgré les discours sur la « sanctuarisation » des budgets culturels, des économies seront faites par les collectivités qui doivent assumer plus de dépenses notamment sociales, avec moins de revenus, et qui affrontent les conséquences de la crise financière qui se traduisent par des charges d’endettement élevées. Or comme on l’a vu, la vie culturelle, en particulier du côté des arts de la scène, se caractérise par une dépendance incontournable vis-à-vis de l’aide publique. Côté ministère, les coupes seront peut-être moins fortes, mais les engagements sont de plus en plus nombreux. Même avec un budget inchangé, les temps seront plus durs, et le mécénat n’est pas la solution de rechange : il est sensible à la conjoncture, assez concentré, et pèse sur les finances publiques à travers les déductions fiscales auxquelles il donne droit.
 
Etes-vous de celles et ceux qui pensent qu’une politique culturelle forte et ambitieuse pourrait, aujourd’hui, constituer un axe de relance économique ?
F. B. : J’aimerais dire oui, mais je ne le crois pas. Les retombées économiques de la culture, même si elles existent, ne doivent pas être surévaluées. La culture, ce sont 550 000 emplois directs, soit 2% de la population active. Le calcul des effets indirects est un sujet de débat ; on a souvent tendance à les surestimer. Le grand danger qui pèse sur la culture, quand on cherche à justifier la dépense publique en sa faveur par ses retombées, c’est de conduire à la comparaison entre des subventions à la culture et des subventions à d’autres secteurs plus créateurs d’emplois. Or on ne soutient pas la culture pour ses « retombées », mais parce qu’elle relève en partie du champ des biens et des services publics. S’il faut identifier des effets de la culture, ceux-ci sont avant tout qualitatifs et portent sur les modes de vie, sur le vivre ensemble, sur la créativité.
 
Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat


*Françoise Benhamou est notamment l’auteure de L’économie de la culture (La Découverte, 7e édition 2011), L’économie du star system (Odile Jacob, 2002) et Les dérèglements de l’exception culturelle. Perspectives européennes (Le Seuil, 2006).

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