La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Androulla Vassiliou

La culture comme atout face à la crise

La culture comme atout face à la crise - Critique sortie Avignon / 2012
Crédit : DR

Publié le 10 juillet 2012

Commissaire européenne à l’éducation, à la culture, au multilinguisme et à la jeunesse depuis début 2010, Androulla Vassilliou s’attache à favoriser la créativité, l’innovation et l’expression culturelles au sein de l’Europe, et croit fortement en l’impact positif d’une inscription de la culture au sein des territoires européens, en termes sociaux autant qu’économiques.

« La Commission propose une augmentation de 37 % des moyens financiers alloués à la culture et à l’audiovisuel. »
 
Quel est le poids économique du secteur de la culture en Europe aujourd’hui?
 
Androulla Vassilliou : Actuellement, nous manquons de statistiques solides couvrant l’ensemble de l’Union européenne. Quand les données existent au niveau national, il est rare qu’elles soient comparables d’un pays à l’autre. Néanmoins, selon diverses études publiées ces dernières années, le secteur de la culture et de la création représente aujourd’hui entre 3,3 et 4,5% du PIB de l’Union et entre 3 et 3,8 % de l’emploi total. C’est donc un secteur économique à part entière, qui a d’ailleurs un impressionnant potentiel de croissance !

Est-il nécessaire de penser la culture à l’échelle européenne alors que chaque pays dispose d’une culture spécifique ? Comment le faire ?
 
A. V. : Bien sûr la culture commence au niveau local. Le rôle de l’Union européenne est surtout d’œuvrer à la promotion de cette extraordinaire diversité. La culture est d’ailleurs une responsabilité qui incombe principalement aux États membres, conformément au principe de subsidiarité. Cependant, les acteurs culturels attendent de l’Union et des Etats membres qu’ils réfléchissent ensemble à certains enjeux qui dépassent le cadre purement national. Je pense par exemple aux barrières sociales et fiscales qui peuvent décourager la mobilité des professionnels de la culture au sein de l’UE. Je pense aussi aux questions auxquelles sont confrontés tous nos Etats membres, comme le défi que pose le numérique à nos institutions culturelles ou le développement du potentiel créatif de nos concitoyens dans un monde hyper compétitif. C’est là que l’échange de bonnes pratiques, la coopération ou la mise en réseau au niveau de l’Union, tels que nous les favorisons dans le cadre de notre Agenda européen pour la culture, sont des outils particulièrement appropriés.

Quel est le rôle de la culture dans un monde globalisé et en crise ?  Le choix politique consistant à réduire les budgets alloués à la culture à cause de la crise économique est-il pertinent selon vous ?
 
A. V. : Il ne me revient pas de juger les choix politiques de nos Etats membres. A chacun ses responsabilités. Mais je suis convaincue que la culture – loin d’être un luxe qui serait devenu trop onéreux pour nos sociétés en ces temps difficiles – est au contraire une partie de la réponse à la crise financière, économique mais aussi sociale et culturelle que l’Europe traverse. Par exemple, bon nombre de villes telles que Lille ou Liverpool sont parvenues, grâce au titre de Capitale européenne de la Culture, non seulement à transformer leur image et à imprimer une nouvelle impulsion à leur développement urbain mais aussi à générer des retombées économiques importantes. Certaines Capitales ont estimé qu’un euro investi leur a procuré un retour sur investissement allant jusqu’à 10 euros. L’Europe est en manque de sens et s’interroge sur sa destinée. Elle a aussi besoin de plus de créativité et d’innovation afin de trouver des solutions inédites aux défis de l’époque, ainsi que de créer une croissance soutenable et des emplois de qualité. Elle a enfin besoin de plus de cohésion en son sein et d’une présence plus affirmée sur la scène internationale. A tous ces enjeux économiques, sociaux et politiques, la composante culturelle peut apporter son écot. C’est pourquoi la Commission – dans sa proposition de budget communautaire pour la prochaine période financière 2014-2020 – propose une augmentation de 37 % des moyens financiers alloués à la culture et à l’audiovisuel. Investir dans ces secteurs va améliorer leur capacité de relever les défis que j’évoquais plus haut et par conséquent renforcer leur apport à la stratégie dont l’Europe s’est dotée pour faire face à la crise. Encore faut-il bien entendu qu’Etats membres et Parlement européen entérinent cette proposition.

En quoi consiste le
« Creative Europe Programme » que vous préconisez à partir de 2014 ?

A. V. : Fort d’un budget de 1,8 milliards d’euros pour la période 2014-2020, le programme Europe créative que nous proposons va à la fois promouvoir la diversité culturelle et linguistique européenne et donner une impulsion indispensable aux secteurs créatifs et culturels. Ceci permettra à nos concitoyens de profiter davantage des produits culturels issus d’autres pays européens. Le programme Europe créative permettrait à 300 000 artistes et professionnels de la culture de bénéficier d’aides financières pour toucher de nouveaux publics en dehors de leurs pays d’origine ; à plus de 1 000 films européens de bénéficier d’un soutien à la distribution ; à au moins 2 500 cinémas en Europe de recevoir une aide pour que des films européens constituent la moitié au moins de leur programmation ; de cofinancer la traduction de plus de 5 500  œuvres littéraires ; d’organiser, pour des milliers d’organisations et de professionnels de la culture, des formations leur donnant la possibilité d’acquérir de nouvelles compétences et de renforcer leur capacité à travailler au niveau international ; de toucher au moins 100 millions de personnes à travers les projets financés par le programme. Cet investissement va également aider des dizaines de milliers de professionnels de la culture et de l’audiovisuel à tirer le meilleur parti possible du marché unique et à atteindre de nouveaux publics en Europe et au-delà. Etant donné que ces secteurs jouent un rôle très important dans l’économie de l’Union européenne, mettre en œuvre ce programme, si le Parlement européen et le Conseil l’adoptent, veut dire investir dans une source essentielle d’emplois et de croissance économique, en ligne avec les objectifs que l’Union s’est fixés dans le cadre de sa stratégie Europe 2020.

Les  technologies numériques sont-elles une  chance pour la culture, à l’échelle locale et à l’échelle internationale ?
 
A. V. : Pour le monde de la culture, les technologies numériques sont à la fois un défi et une opportunité extraordinaires. Le numérique, s’il met certains secteurs en difficulté, peut aussi donner aux contenus culturels une audience sans précédent, et permettre des interactions accrues entre public et auteurs/producteurs. En outre, du fait de la richesse de son patrimoine culturel, l’Europe est la région au monde qui a le plus à offrir et à gagner dans le contexte de la numérisation des œuvres, pour autant toutefois que certaines conditions soient réunies, notamment le respect du droit d’auteur et l’exigence de promotion de la diversité culturelle. Et beaucoup reste encore à faire pour que toutes ces conditions soient réunies. La fragmentation et la complexité du système actuel d’octroi de licences entravent encore la numérisation d’une grande partie du patrimoine culturel européen récent, et il est donc nécessaire que l’Union européenne s’emploie à améliorer le règlement des questions liées au droit d’auteur. De surcroît, les acteurs culturels n’ont pas encore trouvé de modèles d’affaires pleinement opérants à l’ère numérique, et il convient donc de les aider à tester de nouvelles formules. Enfin, il faut encourager les autorités publiques à investir massivement dans la numérisation, y compris en utilisant les Fonds structurels européens, au besoin en partenariat avec le secteur privé. A condition toutefois que ces partenariats visent à rendre le patrimoine européen accessible en ligne au plus grand nombre. En liaison avec les Etats membres, l’Union européenne participe à cet effort en favorisant le développement d’Europeana, qui permet d’explorer les ressources numériques des musées, bibliothèques, archives et collections audiovisuelles de notre continent. 

Propos recueillis par Agnès Santi

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