La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Jean-Michel Lucas

Co-construire les actions culturelles.

Co-construire les actions culturelles. - Critique sortie Avignon / 2011

Publié le 10 juillet 2011

Jean-Michel Lucas, alias Doc Kasimir Bisou, préconise un changement fondamental dans la définition des politiques culturelles qui passe par une reconnaissance des droits culturels des personnes. Pour en finir avec le bon goût officiel !

Vous préconisez depuis quelques années une rupture d’avec la logique de la démocratisation culturelle qui a officiellement guidé les politiques culturelles successives, à droite comme à gauche. Pourquoi ? 
Jean-Michel Lucas : A vrai dire, ceux qui tempêtent pour défendre la démocratisation de la culture se trompent de combat : ce mot d’ordre conduit, en pratique, à organiser plus d’occasions pour les habitants de se faire plaisir en consommant des produits artistiques ! J’en viendrais même à penser que la démocratisation de la culture ressemble de plus en plus à un ensemble d’épiceries culturelles franchisées par Télérama ! De plus, la « démocratisation de la culture » manque d’honnêteté au regard des principes communs de la démocratie : elle impose sa conception de la culture, sans discussion possible, celle des oeuvres de qualité, – le ministère de la culture affirme même que sa mission concerne les « oeuvres  capitales de l’humanité » ! Le reste est alors « sous-culture » ! Or, cet argument est gravissime pour la démocratie car il veut nous faire croire que les valeurs de références pour le genre humain sont attachées à des objets (même appelés « oeuvres d’art ») alors qu’elles sont attribuées, non sans mal, par des êtres de subjectivité. Cet exercice continuel de « réification », au sens du philosophe et sociologue Axel Honneth, masque la question pertinente qui est de savoir qui détient le pouvoir social de dire la valeur culturelle pour l’humanité. L’enjeu politique n’est donc pas la fréquentation en nombre de ces « oeuvres » mais la question éthique de savoir qui est « maître de la valeur » et avec quelle légitimité en société de liberté ? C’est pourquoi je considère que, pour reconstruire la politique culturelle, la priorité est d’en reformuler les enjeux éthiques. Il est impératif, par le débat public, d’inscrire la réflexion sur la légitimité de la politique culturelle dans le cadre des valeurs universelles qui fondent nos sociétés de liberté, à commencer par les droits humains, et évidemment les droits culturels des personnes.
 
En quoi consiste cette reconnaissance des droits culturels des personnes?
 
J-M.L : Il faut d’abord prendre appui sur la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ». La dignité d’une personne, c’est d’être respectée dans son identité culturelle de personne humaine mais son obligation conséquente est de respecter elle-même les autres identités culturelles, dans leur liberté, y compris évidemment la liberté d’expression artistique. Autant dire que la responsabilité publique est d’abord d’organiser la confrontation argumentée de ces identités culturelles « plurielles, variées et dynamiques ». C’est un beau challenge pour les élus à la culture de favoriser ces interactions dans l’espace public entre toutes ces cultures hétérogènes (dont les formes artistiques, bien entendu) pour aboutir à une meilleure « vie bonne » collective. C’est l’Humanité qui se construit ainsi dans le respect réciproque des libertés et dignités des autres. Pas facile mais politiquement, espérons-le, universel ! Dans cette approche, la culture n’est plus un catalogue d’objets, c’est tout ce qui permet aux personnes de mieux exprimer leur humanité, comme le dit si bien la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels. Faire humanité, je trouve que l’enjeu est essentiel pour les professionnels des arts ! Pensez, par exemple, au cas Céline, quel est son apport à l’humanité ? La politique publique n’en aura jamais fini avec ces débats sur l’apport des artistes au genre humain. Conséquence, c’est une responsabilité publique essentielle et inévitable en pays de liberté et ses acteurs doivent toujours être vigilants pour mener ce combat éthique pour plus d’humanité.
 
« Pour reconstruire la politique culturelle, la priorité est d’en reformuler les enjeux éthiques.  »
 
Concrètement, quels changements cela impliquerait-il de mettre en place dans les politiques culturelles ?
 
J-M.L : En pratique, il faut continuer à faire ce qui est fait, mais sans se mentir sur les valeurs des actions qui sont utiles à l’emploi, à l’image de marque de la ville ou au lien social. C’est bien, mais c’est peu au regard des enjeux des droits culturels des personnes. Pour faire mieux, les élus à la culture devraient exiger que chaque subventionné prenne le temps et les ressources de participer aux confrontations avec d’autres positions culturelles, indifférentes ou hostiles, en expliquant en quoi il apporte « plus d’humanité » et à quelles personnes de la société. Cette nécessité éthique doit faire partie des projets. Les élus devraient aussi exiger qu’au-delà de la simple consommation de produits par des spectateurs,  les projets publics permettent à des personnes de s’engager dans des parcours d’émancipation établis par conventionnement avec elles. Je devrais dire travailler dans la réciprocité avec des professionnels pour que les personnes gagnent en liberté, en capacités, en responsabilité (ce que l’économiste indien Amartya Sen appelle une approche par les capabilités). La difficulté pratique est que ce type de projet demande que la personne soit partie prenante de la négociation sur la valeur du projet. L’engagement éthique doit être transcrit dans la pratique de gestion des conflits entre les dignités.
 
Quels sont selon vous les principaux freins à cette révolution ?
 
J-M.L : Le principal obstacle est politique : les élus à la culture ont voulu « organiser » les  contenus culturels pour le « bien de tous », comme si le musée, le festival ou la scène nationale étaient par nature dépositaires des valeurs de la « vie bonne ». Il est temps de comprendre que l’enjeu culturel pour plus d’humanité ne peut pas se régler par les seuls techniciens des disciplines artistiques. Pour le Vivre ensemble de toutes les libertés, les élus devraient réaffirmer leur responsabilité de faire avancer les droits culturels des personnes, et accepter de co-construire les programmes, les actions et les évaluations avec des acteurs soucieux du respect des droits humains.
 
Propos recueillis par Eric Demey

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