La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Jacques Téphany

Centenaire de la naissance de Jean Vilar

Centenaire de la naissance de Jean Vilar - Critique sortie Avignon / 2012
photo: Jacques Téphany

Publié le 10 juillet 2012

Jacques Téphany dirige la Maison Jean Vilar. Entretenir la flamme plutôt que conserver les cendres : tel est le leitmotiv de celui qui prend une part active à l’anniversaire du centenaire du fondateur du Festival d’Avignon.

« Vilar était un type impeccable : courage et clarté intellectuelle, rigueur économique et désintéressement au service des classes populaires. »
 
Qui était Jean Vilar ?
Jacques Téphany : On a commencé la commémoration de son centième anniversaire dans sa petite ville natale de Sète, avec une exposition biographique. Malgré sa maigreur famélique d’étudiant tchékhovien, Vilar était un méditerranéen, et il fallait que les Sétois identifient leur compatriote. Car Vilar n’a trahi ni sa classe, ni ses origines, ni son pays. Il a vécu dans l’économie, sinon dans la misère, et lorsqu’il a eu accès à une relative aisance financière, grâce à un métier dont il s’est toujours étonné qu’il rapportât de l’argent, il savait qui étaient ceux qu’il appelait « mes populaires ». En même temps, fils d’un petit boutiquier, demeurait en lui quelque chose d’irréductiblement individuel. L’accès au savoir est une affaire personnelle, disait-il, citant Lénine. Il faut que l’Etat mette à disposition le théâtre, le cinéma, les expositions, mais personne ne peut obliger personne à les fréquenter. Cette mise à disposition définit la pensée de Jean Vilar, allergique au dogmatisme et au sectarisme.
 
Quelle leçon le théâtre d’aujourd’hui peut-il recevoir de Vilar ?
J. T. : La clarté de son expression était frappante et il avait l’art de la formule simple. Il était intelligent et intelligible, même s’il n’était pas un intellectuel. Bernard Dort disait : « L’ennui avec Jean Vilar, c’est qu’il ne prête pas à la glose. » Il avait surtout la volonté d’apporter le bonheur par le théâtre. C’est peut-être la question qu’il faudrait se poser aujourd’hui : le théâtre peut-il donner du bonheur à nos contemporains ? Même si, évidemment, il ne s’agit pas de refaire les choses à l’identique. Pourquoi l’époque contemporaine ne révèle-t-elle pas des Vilar, qui fondent leur travail sur une vertu romaine ? Vilar était un type impeccable : courage et clarté intellectuelle, rigueur économique et désintéressement au service des classes populaires. Il plaçait la question du public à égalité, voire au-dessus des mises en scène et des artistes, sans pour autant tomber dans le socioculturel et dans l’animation. Il n’y avait pas de mépris entre le savant et l’ignorant, mais un équilibre entre la haute exigence artistique et la lisibilité pour ceux qui ne savent pas. On a retrouvé, avec Planchon et Strehler, et l’« élitaire pour tous » de Vitez, cette alliance du brillant et du lisible. On retrouve encore cet équilibre chez quelques-uns, comme Dodine, par exemple, qui sert les pièces et ne s’en sert pas. Il faut être au plus près du public tout en soutenant cette proximité par des œuvres de très haut niveau. Le théâtre relève, en ce sens, du service public de la culture.
 
Pourquoi Vilar reste-t-il si présent dans la mémoire du théâtre ?
J. T. : Jouvet ou Barrault restent dans la mémoire des connaisseurs. Si Vilar demeure dans la mémoire de tous, c’est parce que son œuvre existe et vit toujours. Vilar a donné le la au Festival d’Avignon. Nulle part ailleurs on est obligé, comme à Avignon, de toujours se positionner par rapport à son créateur. Avec Avignon, Vilar s’est fabriqué un destin, en créant une aventure extraordinairement nourrie, avec des artistes d’exception. Vilar avait une puissance d’aimantation extraordinaire. Il s’est entouré des meilleurs, qui venaient travailler avec lui de leur propre gré, comme ça a été le cas de Gérard Philipe, abandonnant l’argent du cinéma pour les tournées théâtrales avec Vilar, et le petit praticable de la première scène du festival ! Notre défi est peut-être aussi, aujourd’hui, de repenser cette leçon d’économie, de refus de la puissance de l’argent, et de restaurer les moyens de la rupture, comme l’a fait Vilar en son temps, rompant avec le théâtre bourgeois, pour la jeunesse, le plein air et des lieux lyriques. Il faut se souvenir qu’en 1947, tout n’était pas rose. La France se reconstruisait, certes, mais de là à croire que c’était commode, à l’époque, de faire du théâtre…
 
Qu’organise la Maison Jean Vilar pour le centenaire ?
J. T. : Nous ne gardons pas les cendres mais nous essayons d’entretenir la flamme ! D’abord avec cette exposition, Le monde de Jean Vilar. « Un patron n’est rien sans son équipe, et une équipe n’est rien sans son patron, j’ai compris ça très jeune. », disait Vilar. Il s’agit d’évoquer le monde de cet homme qui pouvait être solitaire, mais dans une solitude très peuplée. Ensuite, en faisant entendre une pièce qu’il avait écrite et que va éditer l’Avant-Scène, Dans le plus beau pays du monde. Ensuite en lisant des extraits de sa correspondance avec sa femme : un portrait en plein, pas en creux, avec ses inquiétudes, ses difficultés. « Je suis quand même une ligne droite », disait Vilar. Cela s’appellera Vilar ou la ligne droite.
 
Propos recueillis par Catherine Robert



Maison Jean Vilar, 8 rue de Mons. Tél : 04 90 86 59 64.

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