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Théâtre - Entretien

Catarina ou la beauté de tuer des fascistes et Chœur des amants de Tiago Rodrigues

Catarina ou la beauté de tuer des fascistes et Chœur des amants de Tiago Rodrigues - Critique sortie Théâtre Paris Les Bouffes du Nord
© Filipe Ferreira

Écriture et mise en scène de Tiago Rodrigues

Publié le 16 octobre 2020 - N° 287

En programmant en même temps sa nouvelle création, Catarina ou la beauté de tuer des fascistes, et une recréation de sa première pièce Chœur des amants, Les Bouffes du Nord proposent une traversée de l’univers de Tiago Rodrigues. Un voyage entre passé et présent, où l’amour côtoie de près la violence.

Comment votre nouvelle pièce et une recréation de la première se sont-elles retrouvées ensemble aux Bouffes du Nord ?

Tiago Rodrigues : L’idée est venue d’une demande de la part les directeurs du théâtre, Olivier Mantéi et Olivier Poubelle. Ils souhaitaient que, en même temps que Catarina ou la beauté de tuer des fascistes où huit comédiens sont au plateau, je présente une forme plus légère. J’ai tout de suite pensé à Chœur des amants, ma première pièce en tant qu’auteur et metteur en scène, créée en 2007. J’ai vu dans cette proposition l’occasion de mesurer la distance que j’ai parcourue depuis que je fais des spectacles, de faire le point sur les transformations et sur les constantes de mon écriture. C’est une opportunité rare dans une vie d’artiste que de faire coexister une œuvre passée et une récente.

Le Chœur des amants que l’on peut découvrir aujourd’hui sera-t-il vraiment le même qu’à sa création, ou le temps l’a-t-il transformé ?

T.R. : On peut à son sujet parler de recréation. À l’origine, il s’agit d’une pièce courte que j’ai écrite alors que j’étais comédien depuis une dizaine d’années. Au Portugal, nous jouions essentiellement des pièces de répertoire, et j’avais envie d’autre chose. Avec Chœur des amants, je me risquais pour la première fois à partager mes textes avec des acteurs. Treize ans ont passé, j’ai créé de nombreux spectacles mais je cherche toujours à me mettre en danger lorsque je commence une pièce. Je ne veux jamais savoir vers quelle forme, vers quel récit mon idée de départ va me mener. C’est pourquoi j’ai voulu poursuivre l’écriture de cette première pièce. Dans la version qui se jouera aux Bouffes du Nord, on retrouve le texte original, suivi d’un texte nouveau.

Le spectacle est aussi interprété par deux nouveaux comédiens, Alma Palacios et David Geselson. Pourquoi eux ?

T.R. : Ce sont deux comédiens, deux amis de longue date. Alma a été mon élève à l’école de danse contemporaine P.A.R.T.S à Bruxelles, où j’ai enseigné le théâtre. Et j’ai rencontré David après avoir vu son formidable En route Kaddish, qui m’a donné envie de lui proposer de travailler sur Bovary, où jouait aussi Alma. Je sentais que la confrontation à un épisode plus ancien de mon parcours les intéresserait. Ce duel avec moi-même que représente la recréation de Chœur des amants leur doit beaucoup, comme chacune de mes pièces doit énormément à ses acteurs. C’est là l’une des constantes de mon écriture, qui se fait dans un aller-retour constant entre le plateau et l’extérieur. Alma et David connaissent ma manière de travailler, et ils y participent avec une intelligence que j’aime et admire.

« Je crois qu’il est important aujourd’hui en tant qu’artiste de revendiquer cette possibilité d’outrager »

 La question du temps est l’un des points communs de Catarina ou la beauté de tuer des fascistes et de Chœur des amants. Comment s’exprime-t-elle dans ces deux pièces ?

T.R. : Dans la première partie de Chœur des amants, un couple traverse un épisode de vie où la mort est omniprésente. Une urgence médicale les met dans la nécessité de combattre le temps, dans un sprint à l’intérieur duquel ils cherchent un moment de soulagement. Le temps est tout autre dans la seconde partie du texte : on retrouve le couple treize ans plus tard, et l’on apprend ce qui leur est arrivé, et qui est advenu de leur enfant. L’exploration du temps est encore très différente dans Catarina ou la beauté de tuer des fascistes : sous les traits du fantôme de la faucheuse Catarina Eufémia assassinée en 1954 à Baleizão pendant la dictature fasciste, le passé s’invite dans le présent. Le jour où une autre Catarina, la plus jeune de la famille tueuse de fascistes, doit exécuter sa première victime, kidnappée pour l’occasion.

Vous nous parliez plus tôt de la mise en danger que représente pour vous chaque création. Où se situe-t-elle dans Catarina ou la beauté de tuer des fascistes ?

T.R. : Jusque-là, la dimension politique avait toujours été au second plan dans mon travail. Dans cette pièce, j’ai voulu l’affirmer. Comme son titre l’indique, cette pièce est une forme de provocation, qui pose la question de la place, de la légitimité de la violence illégale dans une lutte pour la défense de la démocratie. À travers l’histoire fictive d’une famille qui a pour tradition depuis 70 ans de tuer des fascistes, je prends le risque d’insulter certaines personnes. Attention, ce n’est pas là le but de la pièce. Mais traitant d’un sujet délicat, elle peut avoir cet effet. Je crois qu’il est important aujourd’hui en tant qu’artiste de revendiquer cette possibilité d’outrager. Il en va de notre liberté.

Que pouvez-vous dire aujourd’hui de la distance qui sépare les deux spectacles présentés aux Bouffes du Nord, en matière d’écriture ? Y voyez-vous plus de points communs que de différences, ou le contraire ?

T.R. : Je crois que si avec le temps, une personnalité s’enrichit de couches multiples de pensées et d’émotions, son cœur reste globalement inchangé.  Âgé aujourd’hui de 43 ans, je me rappelle très bien des pensées du jeune homme de 12 ans que j’ai été. Et en matière théâtrale, je ne me sens pas si différent du garçon qui découvrait en 2007 sa façon d’écrire. Je suis toujours au plus proche des acteurs, comme je le disais plus tôt. Et si les sujets et les formes de mes pièces sont très divers, c’est en vertu d’un goût de l’inconfort qui reste inchangé. Et d’une recherche poétique que je poursuis de pièce en pièce. Y compris dans Catarina ou la beauté de tuer les fascistes, où la provocation est autant poétique que politique. En ces temps où la différence entre réalité et fiction est difficile à comprendre, mon geste poétique consiste à appliquer les règles de la réalité à la fiction. Et l’on verra demain.

Propos recueillis par Anaïs Heluin

A propos de l'événement

Catarina ou la beauté de tuer des fascistes/Chœur des amants
du Jeudi 26 novembre 2020 au Samedi 19 décembre 2020
Les Bouffes du Nord
37 bis boulevard de La Chapelle, 75010 Paris.

Tel : 01 46 07 34 50. www.bouffesdunord.com. Avec le Festival d’Automne.


Catarina ou la beauté de tuer des fascistes, du 26 novembre au 19 décembre 2020, du mardi au samedi à 21h, matinées les samedis à 16h.


Chœur des amants, du 27 novembre au 19 décembre 2020, du mardi au vendredi à 19h, matinées les samedi à 14h.Vérifier auprès du Théâtre les nouveaux horaires pendant le couvre feu.


 


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