La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Cap au pire

Cap au pire - Critique sortie Théâtre Paris Athénée Théâtre Louis-Jouvet
© iFou pour le Pôle Média Denis Lavant, interprète de Cap au Pire de Samuel Beckett.

Théâtre de l’Athénée / de Samuel Beckett / mes Jacques Osinski

Publié le 23 novembre 2017 - N° 260

Jacques Osinski retrouve Denis Lavant pour porter à la scène l’un des derniers textes de Samuel Beckett. Une performance sensorielle sculptée par les mots, dans une pénombre traversée de constellations.

Un homme debout, immobile, bras le long du corps, pieds nus, tête inclinée, au seuil d’un carré de lumière. « Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger. » Avant la fin définitive, la voix de cet homme dit la tentative de dire, comme une obligation et une impossibilité à la fois. Avec un entêtement sans bornes et une ironie sans appel. C’est insensé, navrant, épuisant, douloureux même, mais… c’est ainsi. « Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore. Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit. » Cap au pire fait état du ratage, évidemment sans s’en émouvoir. C’est l’un des derniers textes de Samuel Beckett, publié en 1983 sous le titre Worstward Ho (rappelant paraît-il le titre du roman Westward Ho ! (1855) de Charles Kingsley) et traduit de l’anglais par Edith Fournier en 1991. Inutile de dire qu’un tel texte, non théâtral et écrit pour être lu, représente un immense défi pour un acteur. Quelque vingt ans après La Faim de Knut Hamsun, et six ans après Le Chien, la nuit et le couteau de Marius von Mayenburg, Jacques Osinski a souhaité travailler à nouveau avec Denis Lavant, fin lecteur capable de redoutables prouesses théâtrales. Il relève le défi avec sobriété et maîtrise, évitant l’écueil de jouer de manière trop appuyée sur les effets de sa voix d’acteur si singulière.

Voix tenace et corps immobile

Le metteur en scène conçoit la pièce comme une performance contemporaine, une expérience nourrie de sensations plurielles. On ne peut en effet que se défaire du confort du sens et en quelque sorte lâcher prise afin d’entrer dans l’écriture. L’enjeu est de parvenir dans cette immobilité contrainte à faire entendre malgré tout l’humanité profonde au-delà du dire, au-delà de cette lutte acharnée du langage qui se construit et se déconstruit tout à la fois. Car ici, contrairement aux œuvres précédentes de l’auteur irlandais, la veine burlesque a quasi disparu, tout comme les accessoires : rien pour se raccrocher au réel, se raccrocher au temps, et exprimer l’obstination à vivre. Là est peut-être la principale difficulté de la mise en scène : il n’est pas aisé pour le spectateur d’atteindre malgré tout l’humanité fragile, de s’engager, au-delà de cet exercice si virtuose et si implacable de la profération. L’aventure est extrême, car les mots qui se découpent absorbent en eux-mêmes toute l’énergie, à l’écart de tout jeu. La mise en scène transforme l’espace en une sorte de grotte cosmique dont la pénombre obscure est traversée de fines constellations scintillant doucement dans le néant, peut-être pour rappeler notre finitude – même les étoiles meurent – et aussi une forme de beauté qui résiste. Les lumières de Catherine Verheyde sont absolument remarquables. On imagine que d’un soir à l’autre la représentation transforme son alchimie, touche différemment. L’aventure singulière est à tenter.

Agnès Santi

A propos de l'événement

Cap au pire
du Samedi 2 décembre 2017 au Dimanche 14 janvier 2018
Athénée Théâtre Louis-Jouvet
Square de l'Opéra-Louis Jouvet, 75009 Paris, France

mardi à 19h, mercredi, vendredi et samedi à 20h, dimanche à 16h. Tél : 01 53 05 19 19. Durée : 1h25. Spectacle vu au Théâtre des Halles à Avignon en juillet 2017.


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