Théâtre - Critique

Trois, précédé de Un et Deux

Trois de Mani Soleymanlou. © Anne Sendik

Théâtre Gérard Philipe/Chaillot, Théâtre national de la danse / Tarmac/ Conception et mes Mani Soleymanlou

Il y a d’abord Un, monologue autofictif. Puis il y a Deux, duo avec le Québécois Emmanuel Schwartz. Il y a enfin Trois, qui réunit trente-cinq interprètes issus d’horizons divers. Dans sa géniale trilogie, le Québécois d’origine iranienne Mani Soleymanlou s’empare avec humour et audace du guêpier identitaire.

Parfois, Mani Soleymanlou se dit qu’il ferait mieux de monter des pièces de Michel Tremblay. Ou pourquoi pas de faire de l’impro ? Ça ferait très québécois et qui sait, ça finirait peut-être par lui faire oublier un moment le « souvenir profondément ancré dans un vide » qui lui tient lieu d’identité. Mais depuis sa sortie de l’École nationale de théâtre du Canada en 2008, la question identitaire le poursuit – et réciproquement – pour la plus grande joie du public canadien. Pour le nôtre aussi, depuis que Un fut présenté à Chaillot en 2013. Soit deux ans après sa création à Montréal, sous l’impulsion du Théâtre de Quat’Sous qui organisait alors des « lundis découverte » proposant de « découvrir un artiste québécois issu d’un milieu culturel ». Un concept dont Mani Soleymanlou ne se prive pas de rire dans le seul en scène qui en est pourtant issu, ainsi que dans son spectacle suivant. Un duo avec le comédien québécois « de souche » Emmanuel Schwartz tout simplement intitulé Deux. Quitte à appuyer là où ça fait mal, et parce qu’au Québec aussi on dit qu’il n’y a jamais de deux sans trois, l’acteur et metteur en scène né en Iran et installé au Canada depuis l’enfance remet sur le plateau son malaise identitaire dans Trois. Il invite cette fois trente-cinq interprètes professionnels, en formation ou amateurs à s’emparer de sa quête pour bâtir un spectacle choral sur la notion d’identité nationale. Le tout forme une trilogie d’une intelligence et d’un humour d’autant plus précieux qu’ils se déploient en terrain sensible. Menacé à la fois par les stéréotypes et par un contexte politique tendu.

L’Iran pour les Nuls

 Mani Soleymanlou n’a guère besoin de compagnie pour être très nombreux. La preuve par Un. Seul au milieu d’un carré de chaises noires alignées comme pour une conférence, il ouvre sa trilogie par ce monologue autofictif dans lequel il décline les différentes strates de son identité. Sa culture mosaïque et les incompréhensions qu’elle suscite là où son nomadisme le conduit. Entre anecdotes intimes, parodie d’exposés sur la culture persane qu’il avoue ne connaître que grâce à Google et réflexions sur les révoltes de 2009 à Téhéran ainsi que sur le multiculturalisme canadien, Un présente des contours joyeusement accidentés. Fidèle à son goût du coq-à-l’âne, mais peu enclin à la répétition, Mani Soleymanlou reprend ce drôle de cadre dans les deux volets suivants de sa trilogie et s’amuse à le mettre à l’épreuve de l’Autre. Si l’histoire de Deux commence toujours « un dimanche du siècle dernier. Un dimanche du mois de janvier 1982 en Iran », elle est en effet donnée à entendre autrement grâce à la présence d’Emmanuel Schwartz. Un fin garçon blond sans problème identitaire particulier malgré ses racines juives, qui forme avec le brun et imposant Mani Soleymanlou une paire irrésistible, aux débats contradictoires  poussés à l’extrême dans la troisième partie de la fresque, où toutes les chaises sont enfin remplies. Avec un Gustave Akakpo en Africain proverbial à souhait, chacun des nombreux comédiens de Trois apporte sa pierre ou plutôt la jette avec énergie sur l’édifice de Mani Soleymanlou. Lequel finit magnifiquement brinquebalant. Mais toujours rieur.

Anaïs Heluin

 

A propos de l'événement

Trois, précédé de Un et Deux
du Jeudi 23 mars 2017 au Samedi 29 avril 2017
CDN Théâtre Gérard Philipe
59 Boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis, France

Jusqu'au 31 mars, du lundi au samedi à 19h30, relâche le mardi. Tel : 01 48 13 70 00. www.theatregerardphilipe.com. Également à Chaillot – Théâtre national de la Danse du 18 au 22 avril. Tél : 01 53 65 30 00. Et au Tarmac – La scène internationale francophone du 25 au 29 avril. Tél : 01 43 64 80 80. Durée (avec entractes) : 4h15.


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