La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Danse - Entretien

Valdés-Malandain-Ravel

Valdés-Malandain-Ravel - Critique sortie Danse
Légende photo portrait : crédit Conny Beyreuther

Publié le 10 avril 2008

l’art de l’allusion

Un trio exceptionnel pour la dernière création du Ballet Biarritz de Thierry Malandain. Ce dernier a emprunté au plasticien espagnol Manolo Valdés ses fameuses Ménines, pour broder une danse virtuose puisant son inspiration dans un imaginaire pictural ou littéraire. Thierry Malandain revient pour nous sur l’univers de cette création.

 « Je crée ma propre histoire, à travers l’œuvre de Velasquez, en observant, mais sans être narratif. »
 
Quelle a été la genèse du Portrait de l’Infante, et, à travers elle, le rapport entre l’œuvre de Manolo Valdés et la vôtre ?
Cela a été à la fois simple et compliqué. Didier Borotra, le maire de Biarritz, Pierre Durand, le président du CCN, et Pierre Levai, directeur de la Malborough Gallery à New-York, y sont pour beaucoup. La seconde fois que nous sommes allés à New-York, ce dernier nous a invités chez lui, et me voyant regarder les œuvres de Botero, de Valdès, et d’autres, il m’a demandé si ça pouvait m’intéresser de travailler avec un de ces artistes. J’ai répondu oui, sans penser que c’était une chose possible. L’été suivant, Pierre Levai s’est rendu à Biarritz avec Manolo Valdés. Je suis allé à leur rencontre, et Pierre a rappelé la conversation que nous avions eue à New-York. Manolo Valdès n’avait jamais accepté auparavant de travailler pour le théâtre, mais il m’a montré dès le lendemain le catalogue de ses œuvres et m’a offert de choisir ce qui m’intéressait, avec la possibilité ensuite de faire des adaptations. J’ai choisi Les Ménines.

C’est la première fois que vous travaillez avec une œuvre sur la scène. Vous préférez notamment réaliser un gros travail sur la lumière.
Ou, tout à fait. Je le dis souvent : je préfère les espaces vides, à la fois pour des raisons esthétiques et pour des raisons pratiques, car nos pièces voyagent beaucoup et nous privilégions la légèreté. Mais j’ai choisi Les Ménines car c’était emblématique de son travail.

N’est-ce pas déjà une difficulté de choisir quelque chose qui possède déjà une vie propre, et après de la faire vivre différemment ?
Bien sûr. Ce n’est pas la première fois que j’use d’objets sur scène. Mais à chaque fois, il s’agissait d’objets abstraits et qui servaient la chorégraphie. Un cube, on peut lui faire faire ce que l’on veut, lui faire dire ce que l’on veut. Là, ces Ménines sont quasi humaines, je ne pouvais pas les traiter comme un objet abstrait. Et c’est en lisant la correspondance de Ravel où il évoque la commande du Portait de l’Infante par la danseuse Sonia Pavloff que je me suis intéressé à la musique. L’argument n’existe pas, en tout cas on ne l’a pas retrouvé. Je crée donc ma propre histoire, à travers l’œuvre de Velasquez, en observant, mais sans être narratif. Ce sont des allusions à différentes parties du tableau, ou à d’autres œuvres de Velasquez.

J’aime beaucoup ce terme d’allusion, car dans cette danse que vous donnez à profusion, il y a comme des petites touches qui semblent être des références, des clins d’œil…
Le duo d’hommes est aussi une référence discrète à L’Anniversaire de l’Infante, roman d’Oscar Wilde. Celle-ci reçoit pour son anniversaire un nain, qui l’amuse ainsi que ses amis, jusqu’à ce que tout le monde s’endorme. Lui erre dans le palais et voit au lointain un autre personnage. Il s’agit en fait de son reflet dans un miroir, mais ne s’étant jamais vu lui-même, il comprend que c’est lui-même qu’il regarde. Se voyant si laid, il comprend pourquoi on s’amuse de lui, et il décide de se tuer.

Ces allusions sont-elles une manière de ne pas tomber dans la narration, de rester un chorégraphe de l’abstrait ?
Au-delà de la recherche du langage, il faut essayer de savoir comment dire les choses. J’essaye d’échapper à la narration par le biais de ces allusions.

Les danseurs endossent aussi une certaine forme d’animalité, sous les traits de chevaux ou de chiens…
Velasquez a peint la monarchie espagnole, et beaucoup d’hommes à dos de chevaux. Quant aux chiens, on retrouve souvent cet animal dans les tableaux du peintre, par exemple en bas à droite dans les Ménines. Dans la mise en abyme que propose le tableau, on voit une référence à Pallas et Arachnée, œuvre de Rubens inspirée des Métamorphoses d’Ovide. Je me suis amusé à travers ces chiens à faire mes propres métamorphoses.

Vos Ménines ont choisi la posture statique, et l’on a parfois envie qu’elles participent plus au mouvement de la pièce.
Oui, le problème a été la lourdeur des œuvres. Pendant la pièce, on les change de place, comme on tourne la page pour laisser un autre espace. Très peu manipulables, elles ont été fabriquées dans les ateliers de Manolo Valdés, par les mêmes personnes qui fabriquent ses bronzes…

Vous avez d’excellents danseurs, et vous leur demandez énormément. N’y a-t-il pas une tentation d’aller toujours plus loin, toujours plus haut dans la virtuosité ?
La compagne progresse, mais je n’ai pas le sentiment de mettre en avant la virtuosité. Si je compose un solo ou un duo, je sais à qui je m’adresse, et je mets en avant les qualités des danseurs. La virtuosité n’est pas une chose que je recherche pour elle-même, mais je souhaite défendre un type de danse à travers mon travail. On peut y voir une quête de perfection, une quête de l’impossible. Mais cette quête est philosophique avant tout. C’est une quête que l’on peut avoir pour ne pas mourir, pour continuer à vivre. A travers mon travail, que je poursuis depuis 22 ans, c’est un idéal personnel mais aussi un idéal de danse que j’essaye de défendre.
Propos recueillis par Nathalie Yokel


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