La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Danse - Entretien

Bernardo Montet

Bernardo Montet - Critique sortie Danse
Portrait de Bernardo Montet : crédit Guy Delahaye Légende photo : (crédit Yunichi Yamauchi) : Ko Morobushi, ou le butô de la résistance au CCN de Tours.

Publié le 10 mars 2008

Danse d’existence, danse de résistance

Cette manifestation, organisée par Bernardo Montet au CCN de Tours, propose, plus qu’une programmation de spectacles, trois jours et trois nuits pour témoigner de notre urgence à agir sur le monde. Un espace de palabres et d’échanges, mais aussi l’idée forte de « Veiller par le geste », par le geste poétique et par la transmission, pour s’inscrire dans le monde.

 « Eprouver intimement sa présence au monde par le geste »
 
La visibilité du CCN de Tours passe habituellement par le festival du Transchorégraphique. Ici, il s’agit d’une nouvelle forme de manifestation…
La visibilité « médiatique » passe par le Transchorégraphique. Mais sur le terrain, dans la région même, il y a toutes les interventions, que ce soit auprès des enfants, des femmes au foyer, dans les hôpitaux psychiatriques, les prisons, avec les étudiants, dans nos échanges avec les enfants de Marrakech… Toutes ces choses-là sont presque intimes comparées à des actions plus médiatiques mais n’en sont pas moins importantes, voire plus importantes du point de vue financier, et du point de vue de l’implication de l’équipe administrative, technique et artistique. Après des années de festival, et à l’aune de ce que je viens de décrire, il était important d’avoir un autre rapport au public, un autre rapport à notre pratique en convoquant la population de manière différente à une relation à la danse. Dans ce « 3 jours 3 nuits », on propose au public de se manifester autrement. Quels que soient les festivals, on se rend compte que le public vient consommer du spectacle, que l’artiste est là au pire pour le divertir, au mieux pour lui donner une certaine conscience spirituelle, ou philosophique sur le fait d’être là, d’être au monde. Quitte à continuer de faire un festival, autant essayer d’instaurer un autre rapport à la population, et une autre pratique pour nous, artistes chorégraphiques.

C’est une forme de réponse à toutes les actions artistiques que vous menez de façon souterraine pendant toute l’année ?
Exactement, et c’est même une continuité. « 3 jours 3 nuits » répond à la question d’une participante à l’atelier des femmes, qui nous demandait : « Mais pourquoi êtes-vous toujours dans le studio et jamais sur le chemin de la ménagère ? Entre mon appartement et le supermarché, je ne vous vois jamais. » Et s’il y avait une sculpture vivante placée dans la ville, composée par des danseurs, qui jours et nuits serait là à manifester par sa présence, pour dire que la danse est là de manière quotidienne ? De là est né l’idée de « Veiller par le geste ».

C’est une façon d’inscrire la danse dans le quotidien des habitants d’une ville, mais le titre « Veiller par le geste » sous-entend un positionnement plus radical, plus politique… Il faut veiller, ne pas s’endormir, mais pourquoi ne faut-il pas s’endormir ?
Aujourd’hui, sur quoi veille-t-on ? Je pense que veiller tient au fait de donner de son temps. Là, c’est donner une petite dizaine de minutes. L’idée était de pouvoir donner de son temps sans qu’il n’y ait aucun retour, sans troc, sans rapport marchand. Cette attitude de don gratuit de son temps et de sa chair est une chose essentielle pour moi, dans une société où tout est échange, où tout doit rapporter quelque chose, même dans le rapport amoureux. Cette posture-là est essentielle, dans un monde où l’égoïsme est de plus en plus fort, c’est la seule attitude d’ouverture à l’autre. Et que cela se passe dans l’espace public est une chose importante, dans le sens où cet espace est de plus en plus rare.

Ce rapport au temps est un acte de prise de conscience individuelle, mais « Veiller par le geste » possède aussi une dimension collective.
Absolument, pour moi c’est l’appartenance à une communauté – mais pas au sens sectaire du terme -, à la communauté des hommes. S’inscrire dans cette chaîne humaine, c’est une façon d’affirmer cette appartenance à la communauté humaine. Et cette communauté, c’est une responsabilité que d’y appartenir. J’y appartiens parce que je défends une certaine éthique. Exister, ce n’est pas seulement respirer. Exister, c’est aussi penser, et cette pensée-là, c’est ce qui me tient debout. C’est une certaine posture, qui est pour moi profondément, éminemment politique.

Y a-t-il encore dans les œuvres d’aujourd’hui, des postures subversives, une forme de radicalité, qui parle de ce monde-là ?
Ce sont de vraies questions. Est-ce qu’une œuvre doit être tout le temps subversive, provocatrice pour exister ? En plus c’est une chose très relative qui dépend du contexte. La subversion peut être assez vite récupérée et faire partie du processus. Par rapport à certains tabous, on est déjà allé très loin. Danse d’existence, danse de résistance : à quoi résiste-t-on ? En certains temps, le simple fait d’exister était une résistance. Les esclaves se cachaient pour pouvoir perpétuer une danse, qui était une sorte de retour à une mémoire, à une origine, même rêvée après des siècles d’esclavage. Cette danse-là ravivait le rêve. En ce sens elle était une résistance. Je me demande si dans nos danses, cette dimension existe toujours.

Mais dans les spectacles que vous avez programmés, on retrouve une part de résistance…
Bien sûr, mais comme je disais, elles deviennent relatives. Boris Charmatz va faire un travail sur un discours de Le Pen. Quel corps, quelle danse peut exister face à de tels propos ? Quelle forme peut répondre ? Y a-t-il une forme possible ? La question reste ouverte…

Quant à Jérôme Bel, c’est peut-être une résistance face au spectacle en lui-même.
Au monde du spectacle, au monde de la danse, puisqu’il est allé dans une autre voie. Cette posture est dépendante de l’environnement. Peut-être que lui-même ne se considère pas comme résistant, il fait ce qu’il doit faire, et son œuvre fait ce qu’elle doit faire.

Allez-vous creuser plus avant cette question de la résistance dans vos futurs projets en tant que chorégraphe ?
Forcément, ces questions se posent. Je travaille actuellement sur un texte, dont la première phrase pose la question de l’écartèlement entre soi et le monde. De quoi est composé le monde que je perçois, comment puis-je trouver ma place ? Comment me positionner, jusqu’où une radicalité est-elle nécessaire ? Y a-t-il des radicalités possibles ? L’artiste, parfois, est une sentinelle. A défaut de savoir où l’on va, au moins soyons vigilants, au moins veillons. Dans cette « nuit », car c’est quand même cela qui arrive, la veille est peut-être une possibilité de ne pas aller s’échouer. Peut-être. Cette veille, ce n’est pas seulement ouvrir les yeux, c’est ouvrir l’esprit, la mémoire, nous inscrire d’une manière différente dans le monde du politique.
Propos recueillis par Nathalie Yokel


Danse d’existence, danse de résistance, du 5 au 14 mars à Tours. 3 jours 3 nuits, du 5 au 8 mars au Jardin de Beaune Semblançay à Tours, Sol’o pluriel et un peu plus de Mitia Fedotenko le 10 mars à 20h à la salle Thélème, Shirtologie de Jérôme Bel et El Caso del spectator de Maria Jerez le 13 mars à 20h au CCN, J’ai failli et Duo de Boris Charmatz suivi de Quick Silver de Ko Murobushi le 14 mars à 20h au Nouvel Olympia. Renseignements : 02 47 36 46 00, 02 47 36 46 01, www.ccntours.com

A propos de l'événement



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