Avignon - Entretien Arthur Nauzyciel

Un théâtre de la réparation

En 1942, Jan Karski, résistant polonais, gagne Londres pour remettre à son gouvernement en exil des microfilms sur l’extermination des Juifs. Ces informations sont transmises aux dirigeants britanniques et américains, jusqu’à Roosevelt qu’il rencontre en 1943. L’année suivante, il publie son témoignage et parcourt les Etats-Unis pour révéler le génocide. Il gardera ensuite le silence durant 30 ans. A partir du roman de Yannick Haenel, qui retrace le destin de cet homme, le metteur en scène Arthur Nauzyciel redonne voix à cette mémoire pour la porter jusqu’à nous aujourd’hui.

Qu’est-ce qui vous a touché dans le roman de Yannick Haenel ?
Arthur Nauzyciel : La conscience de la Shoah n’est pas seulement intellectuelle, elle se sent dans le corps, elle nous déborde. Une telle conscience n’est pas indicible, elle est invivable. Le roman de Yannick Haenel parvient à nous faire toucher quelque chose de cette douleur inouïe. Il se fait le passeur du message de Karski qui n’a pas été entendu. Le porter à la scène, 70 ans après les faits, est une façon de le donner à entendre à nouveau, de réparer cette blessure. Ma génération doit continuer de transmettre cette mémoire-là, qui a peut-être fini par lasser. Je sens parfois un ennui poli qui me fait peur. L’individu, la société, ne peuvent pas se construire sur des mensonges. Or les témoins disparaissent peu à peu. Avec eux, pourraient s’effacer la spécificité et la radicalité de la Shoah : l’organisation industrielle du judéocide, qui a mobilisé les gouvernements, services publics et entreprises d’une quinzaine de pays européens. L’Europe existait aussi dans cet accord-là.
 
« Je fais un théâtre à l’envers du monde, qui essaie de rompre la frontière entre le réel et l’illusion, entre les morts et les vivants. »
 
Qu’est-ce que le théâtre peut dévoiler par la représentation qui n’apparaîtrait pas dans une approche documentaire ?
A. N. : Dans les années 70, la question de la transmission s’est construite à travers la figure du témoin, autour des notions d’indicible et d’irreprésentable. Ces notions me semblent devoir être réinterrogées aujourd’hui. Personnellement, j’ai vécu avec les gens qui avaient les mots pour dire, mais qui ne trouvaient pas d’écoute. A force de ne pas nommer, l’existence même des faits peut être mise en doute. L’art ouvre un champ d’exploration non pas à la place mais à côté des historiens. Le théâtre, dans le temps de la représentation, peut nous relier à nos pertes, nos deuils, à tout ce qui, enfoui, souterrain, fait de nous des humains et aussi à quelque chose de l’ordre de l’invisible. Je fais un théâtre à l’envers du monde, qui essaie de rompre la frontière entre le réel et l’illusion, entre les morts et les vivants. Karski, en tant que témoin réincarné sur scène, peut réactiver le message et nous faire ressentir à quel point cette histoire est radioactive.
 
Quelles sont les lignes de travail de l’adaptation et la mise en théâtre de ce texte ?
A. N. : J’ai gardé la structure du roman, construite en trois temps : les paroles de Karski tirées du film de Lanzmann Shoah, son autobiographie puis son silence tel que le romancier l’a imaginé. Je ne fais pas de coupes avant les répétitions. J’ai des intuitions à la lecture mais je ne peux les vérifier qu’en entendant le texte. Je travaille à l’oreille. Une parole dite ne sonne pas comme un mot lu. Les deux tiers du temps de création se déroulent à la table. Pour bien entendre, il faut ouvrir le sens, chercher la musicalité de l’écriture. L’émotion souvent naît du rythme. Une fois la musique et le sens du texte trouvés, apparaissent les passages les plus pertinents, se dessinent les lignes de l’adaptation. Ensuite, l’objet théâtral se crée avec les acteurs et les partenaires artistiques. Il a sa propre économie, qui se distingue de la littérature. Je vais le « sculpter », lui donner une tension, tenter de créer un trouble, un entre-deux, entre le rêve et la réalité, où ce qui a été brisé par le réel peut être réparé dans le temps de la représentation.
 
Comment partager ce récit qui touche intimement votre propre histoire avec des personnes qui ne l’ont pas traversé ?
A. N. : Les artistes rassemblés sur ce projet viennent de pays différents, donc le point de vue est déjà autre. J’ai connu dès l’enfance les récits de membres de ma famille, « revenus » d’Auschwitz mais mon propre vécu n’a pas à s’imposer comme vérité. Le processus de travail vise à créer un fonds commun, à construire une expérience concrète pour cette équipe. Nous « faisons » ensemble et ce vécu partagé nourrit notre connaissance commune. La première lecture a eu lieu au mémorial de la Shoah, avec une visite organisée par une historienne. Une partie des répétitions se déroule à Varsovie. Chacun fait ainsi son propre cheminement dans l’histoire, à travers les lieux, les récits, les images. Ce processus est le sujet même de la création : la personne Jan Karski et le roman deviennent le lieu d’exploration et d’expression de ces chemins individuels qui, peu à peu, constituent le spectacle.
 
Entretien réalisé par Gwénola David


 

Festival d’Avignon. Jan Karski (mon nom est fiction), d’après le roman de Yannick Haenel, adaptation et mise en scène d’Arthur Nauzyciel. Du 06 au 16 juillet à 18h (sauf le 14 à 15h), relâche le 10. Opéra-Théâtre. Tél : 04 90 14 14. Durée 2H.

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