La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Christian Ruby

La culture comme trajectoire et exercice

La culture comme trajectoire et exercice - Critique sortie Avignon / 2011

Publié le 10 juillet 2011

Docteur en philosophie et enseignant, Christian Ruby évoque ici la question de la nature, de l’existence et des rapports entre la politique de la culture (la mystique culturelle) et les politiques culturelles (l’actualisation de cette mystique). Du dépassement de leur hiatus doit pouvoir naître une nouvelle définition de la culture.

Politique de la culture et politique culturelle : comment définir ces deux notions ? 
Christian Ruby :
Les débats portant sur la culture sont toujours bridés par le présupposé d’une unité problématique. A fortiori lorsqu’il s’agit de la politique culturelle. D’abord parce que cet autre concept suppose l’identification de la question de la culture aux directives du ministère de la Culture. Ensuite parce que cette combinaison n’est pas sans chercher à faire valoir un type d’identité politique. Or, je m’intéresse aux pratiques culturelles pour autant qu’elles imposent une histoire de la culture grâce à des fractures qui redéfinissent les manières d’être avec les autres. Ces lignes de fractures rendent tangibles la politique de la culture. La politique culturelle, qui n’est pas méprisable pour autant, tente de fixer un ordre du commun. La politique de la culture déstabilise la précédente en traçant des écarts par rapport à la norme du commun. 

Dans quelle mesure la première influe-t-elle sur la seconde ?
C. R. : Il y a là deux questions en une. Existe-t-il ou a-t-il existé une « mystique culturelle » ? Et, sur quoi se fondent les directives de l’Etat ? Au demeurant, il n’y a pas « mystique » culturelle lorsqu’on reconnaît que l’homme est un animal politique (Aristote) ou un animal littéraire (Rancière), c’est-à-dire qu’il dispose du langage et de la culture comme de modes de détournement de la simple reproduction et de la soumission à l’utile. Il n’y a pas « mystique » non plus lorsqu’on saisit la politique de la culture comme un antagonisme entre ceux qui veulent imposer une uniformité des significations et ceux qui luttent pour ouvrir la communauté à d’autres ordonnancements ou à des ordonnancements pluriels. 

Pourtant Malraux a bien déployé une mystique de la culture ? 
C. R. :
Il y a sans doute une mystique propre à Malraux soi-même, exposée dans ses ouvrages. Mais le Malraux ministre, c’est encore autre chose. Le ministre, dans ses activités plus que dans ses propos, exprime moins une mystique qu’une manière, au sortir de la guerre, de mailler le territoire à l’aune d’une certaine conception de la culture et des arts. La politique culturelle a contribué à des entreprises de « police ». Elle a organisé la défense de la fiction de l’unité de l’Etat, au travers du renvoi au « peuple ». Mais elle n’a réclamé l’égalité, comme terme du processus de réduction des inégalités, qu’au travers d’une logique des maîtres. Sur cette base, en revanche, il y a « mystique » de la culture de nos jours, lorsque des commentateurs de l’état actuel de la culture font preuve d’un accablement nostalgique devant la culture contemporaine au nom de Malraux et de la politique de démocratisation culturelle de l’époque, voire au nom d’une certaine lecture de la philosophie des Lumières. C’est une mystique rétrospective.

 
« Réaliser des archipels à partir de la composition de nos puissances d’agir. »

Peut-on caractériser la mystique culturelle actuelle, c’est-à-dire celle de l’actuel gouvernement ? 
C. R. :
Entre temps, il y a eu le ministère conduit par Jack Lang et sa tentative d’organiser le rebricolage de la fiction politique au nom de la démocratisation culturelle. Cela s’est déployé dans une perspective de type aristotélicienne, sur le plan politique, c’est-à-dire sur le modèle d’une idée de la justice distributive, avec répartition des parts qui convienne à chacun et tendant à l’équilibre du juste milieu. Une sorte de réalisme qui permet à chacun de venir à son point d’équilibre dans l’ordre global. Mais il n’y a pas non plus de mystique ici. Désormais, les enjeux sont différents, et ne comportent pas du tout de mystique. Le ministère est marqué d’abord par le dandysme aléatoire personnel du ministre. Ensuite, par une tendance à la réduction du « service public » culturel. Enfin, la volonté de remailler le territoire à partir de la culture et des arts, à partir de la réorganisation du gouvernement des conduites (ni la souveraineté, ni le rapport des citoyens à la décision de ce qui les concerne, mais la maîtrise des puissances d’agir) et les rapports interculturels. 

Que penser du slogan : la « culture pour chacun » ? 
C. R. :
Il faudrait raconter la genèse de ce slogan et sa manière de reprendre une phrase de Malraux. Plus généralement, ce slogan pourrait être intéressant s’il ne se surajoutait pas à une destruction du service public culturel ; et s’il ne maintenait pas, en référence à la culture classique, l’idéal d’une élévation de l’âme individuelle. Il est combiné à la culture toujours traitée sur le mode de l’instrumentalisation, depuis qu’elle est efficace électoralement. En réalité, il cache un renouvellement des processus d’assujettissement : le mérite, la famille, les « valeurs », « la » culture… Cependant, je maintiens que l’on peut et doit réfléchir de nos jours la question de la culture à partir d’une redéfinition de la culture de soi. Cela aboutirait à une politique de la culture fondée sur les notions de trajectoire et d’exercice. Il s’agirait alors de faire valoir une politique de la culture qui se consacrerait à multiplier les ressources de formation et de débat contradictoires. Qui permettrait à chacun de saisir l’art et la culture non comme objets sacrés ou valorisés, mais comme proposition d’exercice de soi et exercice effectif, ouverture sur une trajectoire, et possibilité de réaliser des archipels à partir de la composition de nos puissances d’agir (sur le plan individuel, des groupes ou des institutions). Cette option consisterait, en s’inspirant des pratiques de l’art contemporain (une certaine idée de la plasticité, un plan d’immanence, et une capacité à penser l’histoire en rebonds), à concevoir à nouveaux frais la culture comme émancipation, et d’abord sous forme de déprise de soi. La culture est alors comprise comme une forme de désidentification, un apprentissage du refus des assignations, une formation au dissensus, grâce à laquelle chacun apprendrait qu’il y a toujours plusieurs formulations d’un problème.
 
Propos recueillis par Catherine Robert


 
Publications : L’Interruption, Jacques Rancière et la politique, Paris, La Fabrique, 2009 ; Devenir contemporain ? La couleur du temps au prisme de l’art, Paris, Editions Le Félin, 2007 ; L’Age du public et du spectateur, Essai sur les dispositions esthétiques et politiques du public moderne, Bruxelles, La Lettre volée, 2006 ; Schiller ou l’esthétique culturelle. Apostille aux Nouvelles lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, Bruxelles, La Lettre volée, 2006 ; Nouvelles Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, Bruxelles, La Lettre volée, 2005.

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