La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Un Homme en faillite

Un big band charmeur mêle l’esprit de la New Orleans aux rythmes antillais.

Publié le 10 mars 2007 - N° 146

Un clin d’oeil de philosophe espiègle sur l’être aux prises avec la
propriété. Une faillite matérielle mais une réussite existentielle, lors d’une
dialectique théâtrale du dépouillement.

C’est un film de John Arnold, L’Homme qui rétrécit, inspiré du
roman de science-fiction de Richard Matheson, qui a servi de déclic à l’écriture
de L’Homme en faillite par l’auteur et metteur en scène David Lescot.
Avec une once de Kafka glissée dans ce cocktail insolite, une pointe de
Métamorphose
. En effet, L’Homme qui rétrécit, une sorte de manuel
éthique, une mise en abyme de sa propre situation, c’est ce qui reste à l’homme
endetté auquel on a tout retiré, les biens et la femme. Celle-ci, interprétée
par la souriante et juste Nora Krief, est plus forte dans la vie ; elle quitte
l’appartement conjugal. Son conjoint, cet être « faillible » – le mot est
obscène pour nos idéologies de la hargne et de la gagne qui exigent de savoir
toujours plus jouer des coudes -, se voit condamné aux manques, aux pertes et
aux deuils qui fragilisent. C’est un anti-héros, loser devenu winner
puisqu’il accède dialectiquement à une existence nouvelle dans le vertige d’un
dénuement austère. Pascal Bongard est royal dans son abnégation tranquille.
Comment réussir à n?être plus rien pour exister quand « être » signifie
« avoir » ? En disparaissant aux yeux avides des autres, en préférant se
confondre fantastiquement avec l’espace et le temps plutôt qu’en s’identifiant
aux biens matériels possédés, l’accès tyrannique à une reconnaissance sociale
convoitée avec excès.

Il faut apprendre à se détacher de tout, l’homme ainsi « diminue ».

L’homme en déroute est accompagné dans cette quête spirituelle de la
dépossession par un mandataire liquidateur facétieux. Scali Delpeyrat jubile
dans le rôle. Cet homme de justice à l’ironie pesée – un rappel dérisoire des
hommes de loi chez Molière – permet au surendetté de solder ses dettes en
liquidant la totalité de ses biens personnels tout en lui abandonnant légalement
son « reste à vivre », le minimum nécessaire à son quotidien. Le mandataire
n?est ni diable ni démon mais un double de lui-même – amateur de disques de jazz
– qui aide l’infortuné à accomplir son « dépôt de bilan » privé : « C’est un
luxe le vinyle? le souvenir aussi.
 » Il faut apprendre à se détacher de
tout, l’homme ainsi « diminue » peu à peu, vainqueur onirique du rêve. Ouvrir le
frigo devient une épreuve étrange, un travail d’Hercule. Le voilà Shrink,
à l’image du protagoniste de son livre de chevet ; en argot new-yorkais, le
Psy
. Le salut – heureusement – sans possibilité de détournement, c’est le
langage. On peut dégringoler aux yeux du monde et dévaler l’échelle des valeurs,
on gagne sa propre estime en respectant sa voix intérieure. Ce qui réajuste
équitablement la relativité des autres biens. Un joli conte moral.

Véronique Hotte

Un Homme en faillite de David Lescot, mise en scène de l’auteur, à 20h30 du 7
au 24 mars 2007, le 18 mars à 15h, aux Abbesses ? Théâtre de la Ville ? 31, rue
des Abbesses 75018 Paris Tél : 01 42 74 22 77 Texte paru aux Éditions Actes
Sud-Papiers

Spectacle créé à la Comédie de Reims.

A propos de l'événement



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