Théâtre - Critique

Tous des oiseaux

Eitan et Wahida (Jérémie Galiana et Souheila Yacoub). © Simon Gosselin

Reprise/de Wajdi Mouawad

Wajdi Mouawad reprend la fresque théâtrale éblouissante qu’il a créée la saison dernière, interprétée en anglais, allemand, hébreu et arabe. Servi par de remarquables comédiens, il explore à nouveau la question de l’identité, dans une perspective intime et collective, au cœur d’une famille israélienne.

Du très grand art ! A la manière d’un auteur tragique d’aujourd’hui, Wajdi Mouawad met en jeu une crise familiale déchirante et poignante, où l’intime est empli des violences du monde et d’héritages douloureux. L’ensemble impressionne à la fois par l’écriture pénétrante et vibrante, par la beauté et la précision de la construction formelle, par le jeu absolument éblouissant des comédiens. S’il renoue avec la veine du cycle Le Sang des Promesses, qui explorait les douleurs liées à la guerre civile libanaise – chrétien maronite, Wajdi Mouawad a quitté le Liban dans l’enfance pour Paris puis le Québec -, l’auteur et metteur en scène part ici à la rencontre d’Israël, pays pourtant désigné comme ennemi qu’on lui a appris à haïr. La démarche n’est pas banale. Fondée sur la curiosité de l’expérience de l’autre, sur la mise en perspective de ses manques et de ses douleurs aigus, l’écriture profonde touche et captive parce qu’elle dépasse le cadre historique et géopolitique pour s’élever et atteindre, au cœur de l’humain, une dimension épique, poétique et mythique. La source première de la pièce est la rencontre entre Wajdi Mouawad et l’historienne juive Natalie Zemon Davis, qui a rédigé un ouvrage retraçant la vie de Hassan Ibn Muhamed el Wazzân, diplomate et historien né à la fin du XVème siècle, capturé par des pirates qui le livre au pape Léon X. Il fut libéré en échange de sa conversion au christianisme. Curieux et polyglotte, « Léon l’Africain » se consacra à l’écriture, apprit de son nouveau monde et écrivit aussi sur son univers africain à destination des chrétiens. Sous sa plume parut la légende persane de l’oiseau amphibie, qui conte l’histoire d’un désir de rencontre si fort entre le monde des oiseaux et celui des poissons qu’un oiseau plongea dans l’eau et devint amphibie. Ce récit faisait rêver l’enfant Wajdi Mouawad, et, aujourd’hui, alors qu’il s’immerge dans le territoire de l’ennemi consacré, il façonne une langue qui questionne puissamment la question de l’identité, des racines, de la transmission et de la perte. Une langue qui retrace un chemin difficile vers une vérité douloureuse et dévastatrice, où émergent des résonances, correspondances et ramifications qui traversent les générations. La mise en scène épurée et millimétrée restreint l’espace par de hauts murs mobiles où se dessinent la trace de possibles ouvertures, insoupçonnées : l’art ou le théâtre ouvrent le champ des possibles, quoique sur le plateau la seule issue certaine mène à l’au-delà. Contre l’enfermement, un impossible apaisement demeure l’unique horizon, mais Wajdi Mouawad a encore et toujours la passion de dire les douleurs et les joies, de rêver la consolation, la réconciliation entre ennemis.

Une vie parsemée de manques

Il ausculte le destin d’une famille d’origine israélienne sur laquelle pèse un lourd secret, que le parcours du petit-fils va faire éclater au grand jour. Ses grands-parents israéliens se sont séparés lorsque son père avait quinze ans – Leah est restée en Israël tandis qu’Etgar est parti s’installer à Berlin avec son fils David. Ses parents, David et Norah, vivent à Berlin. A New York, Eitan tombe amoureux d’une jeune fille très belle, Wahida, qui écrit une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzân. Il la présente à sa famille lors d’un repas de fête. Pour Eitan, jeune scientifique, l’identité, « c’est 46 chromosomes », mais c’est évidemment plus complexe, plus mouvant. Entre l’attentat qui le frappe et la vérité qui broie son univers, son voyage en Israël avec Wahida sera une épreuve radicale. L’une des forces de la pièce est qu’aucun personnage n’est caricaturé, malgré une intrigue et des sentiments exacerbés. L’autre atout est l’idée géniale et essentielle de jouer le drame dans la langue des personnages : l’anglais, l’allemand, l’hébreu et l’arabe, ce qui a obligé à travailler de manière inhabituelle, à partir d’une version initiale destinée à être traduite. Les langues s’entrechoquent, résonnent de pertes flagrantes ou secrètes, d’héritages enfouis effarants. L’humour acide de la grand-mère est une merveille de défense face au tourment de son âme. La langue de l’enfance et la mère, c’est la même chose, soulignent Lacan et d’autres : un monde de sons et de sensations perdues. La pièce nous évoque le rapport à la langue d’un immense et merveilleux écrivain israélien, Aharon Appelfeld, qui débarqua tout jeune et seul en Israël après la Shoah, et connaît au plus profond de son être ce que signifie le manque. Bien qu’articulée au passé, c’est une brûlante écriture du présent qui se révèle. Les comédiens sont époustouflants : Jérémie Galiana (Eitan), Souheila Yacoub (Wahida), Leora Rivlin (Leah), Judith Rosmair (Norah), Raphael Weinstock (David), Rafael Tabor (Etgar), Darya Sheizaf (Eden), Jalal Altawil (Wazzan) et Victor de Oliveira.

Agnès Santi

A propos de l'événement

Tous des oiseaux
du Mercredi 5 décembre 2018 au Dimanche 30 décembre 2018
La Colline – Théâtre National
15 Rue Malte Brun, 75020 Paris, France

Du mardi au samedi à 19h30, le dimanche à 15h30. Tel : 01 44 62 52 52.


 


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