C’est la faute à Le Corbusier
Leçon d’architecture fonctionnaliste et [...]
Ultime volet d’une trilogie intitulée Le Voile noir du pasteur, le dernier spectacle de Romeo Castellucci déploie une suite de tableaux qui résonnent en tout sens et sont pour certains d’une stupéfiante beauté.
Redoutable exercice que d’écrire sur The Four Seasons restaurant quand tout ce que la France compte de critiques de théâtre s’y est déjà attelé. Présenté au festival d’Avignon 2012, un an après le superbe Sul concetto di volto nel figlio di Dio, qui avait réveillé le fanatisme de quelques stupides intégristes, le dernier spectacle de Romeo Castellucci a encore une fois récolté les félicitations du jury, à la quasi-unanimité. Saluée par tous : la beauté des images que propose cette pièce dont le titre s’inspire de l’histoire de Rothko, qui décida de retirer ses toiles du four seasons restaurant basé à New-York. Un geste de retrait – pour Castellucci, de défi au monde consommateur – que la fable du spectacle met en parallèle avec l’histoire d’Empédocle portée par un poème d’Hölderlin. La légende dit en effet que le philosophe présocratique décida de quitter ce monde en se jetant dans l’Etna.
L’homme sans Dieu fonde la tragédie
Nul besoin de connaître la vie du philosophe grec, l’œuvre de l’écrivain allemand, ni l’histoire du peintre américain pour apprécier le spectacle. Le thème de la séparation, de la disparition, voire de l’abandon poursuit naturellement celui de la déréliction qui habitait le précédent opus. L’homme sans Dieu fonde la tragédie, et cette tragédie remonte à l’époque présocratique d’Empédocle, quand sous les coups de la rationalité s’élaboraient également les fondements de la démocratie. Sous la plume d’Hölderlin, la révolte de l’homme abandonné paraît annoncer les chants que Camus adressera à cette nature désolée, vidée de ses dieux, et l’hybris d’Empédocle le conduit, comme tout héros révolté, à vouloir rivaliser avec eux. Mais cette fois, la destinée de l’homme privé de la présence de Dieu ne soulèvera pas les foudres des ultras. Une ouverture sur les sons des trous noirs du cosmos récoltés par la Nasa, des jeunes filles qui se coupent la langue, sans un cri, que des chiens viennent dévorer, qui jouent ensuite la tragédie d’Hölderlin avec des poses maniérées, à l’antique, puis qui accouchent d’elles-mêmes dans une chorégraphie bouleversante, se retirent, laissent un trou noir exploser dans un puissant vacarme, et viennent caresser les lèvres d’une figure de jeune fille aux yeux mi-clos, figure christique régénérée, voilà rapidement résumée la succession de tableaux hétéroclites que propose cette pièce, qui peut déstabiliser tant elle invite chaque spectateur à développer sa propre herméneutique, mais qui rend surtout à l’image muette sa profondeur, sa capacité à émouvoir et à parler, tout ce que le bruit et la superficialité de ce monde consommateur peuvent lui retirer : l’inoubliable.
Eric Demey
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