La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Suis-je encore vivante ?

Suis-je encore vivante ? - Critique sortie Théâtre Montreuil Théâtre de la Girandole
Anna Andréotti et Roxane Borgna interprètent les dits et écrits de Grisélidis Réal. Crédit : Marc Ginot

Théâtre de la Girandole / D’après les écrits et dits de Grisélidis Réal / mes Jean-Claude Fall

Anna Andréotti et Roxane Borgna s’engagent corps et âme dans une interprétation bouleversante des dits et écrits de Grisélidis Réal. Un brillant plaidoyer pour la liberté de jouir sans entraves.

Allongée, souvent ; couchée, jamais ! Telle fut Grisélidis Réal. L’ouvrier loue l’usage de son biceps au patron ; la putain loue celui de son vagin au client. Ainsi se définit le prolétaire, qui ne possède rien d’autre que sa force de travail, qu’il vend pour nourrir ses enfants. Si le patron a l’illusion que celui qu’il emploie jouit de gagner son pain en s’épuisant, c’est que, chez lui comme chez beaucoup, la naïveté confine à la bêtise. Pas plus de plaisir pour la catin que pour le manœuvre : le début du spectacle mis en scène par Jean-Claude Fall le suggère magistralement. Si on baisse sa culotte vingt fois par jour, le geste devient mécanique : il n’a plus de valeur puisqu’il a un prix. La force du spectacle composé à partir des paroles de la reine des putes est politique et morale. Il n’est pas tant question d’érotisme que de combat pour la dignité dans les mots rapportés par Anna Andréotti et Roxane Borgna. S’il est nécessaire de parler de queues timides ou rabougries à force d’abandon, c’est surtout pour rappeler qu’elles sont les victimes de la pudibonderie chrétienne et de la frigidité bourgeoise. Si les culs étaient moins bénis, ils seraient plus heureux ; si les régulières suçaient leur mari, les lèvres des putains auraient moins de travail !

Intelligence du cœur

Grisélidis Réal lutta toujours contre la bêtise folle et cruelle des enfermements : la prison, les préjugés, la relégation symbolique. Devenue putain pour survivre, arrachée au trottoir pendant sept ans, elle y retourna en 1977 pour devenir l’égérie du mouvement qui réclamait que l’on considère la prostitution comme une activité sociale, un art, un humanisme et une science, et, fondamentalement, un acte révolutionnaire. Les deux comédiennes évitent habilement de sombrer dans une pornographie de mauvais aloi et une joliesse de pacotille. Elles disent les mots crus et sordides du métier, les rencontres avec les cogneurs, la crainte de finir étranglée par le client, le ridicule de ceux qui voudraient acheter des heures supplémentaires – comme si, sur le trottoir ou à l’usine, les travailleurs rêvaient de travailler plus pour gagner plus ! Elles racontent surtout la philanthropie nécessaire à l’exercice de ce métier quand il est choisi. L’amour dont il est question ici n’est pas celui du commerce des corps, mais cette pitié profonde et généreuse pour l’espèce et ses misérables représentants. Pudiques et délicates, même si leurs mots ne le sont pas, grossières mais jamais vulgaires, impériales et dignes, Anna Andréotti et Roxane Borgna interprètent ce spectacle avec ce qui caractérisait le mieux Grisélidis Réal, à qui elles rendent ainsi un vibrant hommage : l’intelligence du cœur !

 Catherine Robert

A propos de l'événement

Suis-je encore vivante ?
du Jeudi 20 septembre 2018 au Vendredi 12 octobre 2018
Théâtre de la Girandole
4, rue Edouard-Vaillant, 93100 Montreuil

Lundi, mercredi, jeudi et vendredi à 20h30. Tél. : 01 48 57 53 17. Durée : 1h05.


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