Théâtre - Entretien

Scala

© Géraldine Aresteanu Yoann Bourgeois

Cirque/Scala/Yoann Bourgeois

Dans Scala, Yoann Bourgeois poursuit sa recherche autour du point de suspension. Il la radicalise même, en imaginant une somme de machines qui impose aux sept interprètes de sa pièce un constant déséquilibre.

Scala ouvre la première saison du théâtre éponyme. Quel lien avez-vous avec développé avec celui-ci pour la création du spectacle ?

Yoann Bourgeois : J’avais depuis longtemps l’envie de créer un spectacle qui soit une succession de déséquilibres. Comme une longue phrase incapable de s’arrêter une fois commencée. En visitant le chantier de La Scala, j’ai eu l’intuition que c’était le moment de le faire. Et l’endroit. Fruit d’une commande, Scala a été créé aux dimensions de la cage de scène du théâtre. Ma scénographie a aussi été conçue pour se fondre dans celle de Richard Peduzzi, qui signe l’aménagement intérieur de La Scala. J’ai notamment repris le bleu superbe qu’il a imaginé pour le théâtre. En tournée, le spectacle gardera ainsi une trace de son lieu de création.

Dans chacune de vos pièces, l’homme est en prise directe avec l’objet. Quel est cet objet dans Scala ?

Y.B : Dans cette pièce, j’ai voulu créer un dispositif qui génère des réactions en chaîne. Je me suis pour cela inspiré d’un jouet du début du siècle dernier, le wakouwa, figurine en forme d’animal qui se désarticule sous la pression d’un ressort. Les interprètes de Scala sont le jouet d’une somme de machines faites d’un objet domestique et d’un mécanisme, capables de se déformer et de se reformer à l’infini. Les objets sont ainsi détournés de leur usage ordinaire, et entretiennent avec l’homme une relation plus cyclique que linéaire.

Contrairement à Celui qui tombe, votre création précédente, où six circassiens tentent de se tenir debout sur un sol en constante mobilité.

Y.B : En effet. Et j’ai aussi l’impression que Scala, davantage encore que Celui qui tombe et que mes autres pièces, est un abîme pour l’imaginaire. C’est un spectacle très cérébral, qui crée une perte de repères par rapport à notre perception temporelle habituelle. Mais il s’inscrit aussi dans la recherche d’une théâtralité singulière, envisagée sous un angle radicalement physique, que je mène depuis plusieurs années. Depuis Fugue/Trampoline précisément, série de petites danses pour un homme et un objet que j’ai débutée en 2010 dans la perspective de créer un théâtre où l’homme est placé sur le même plan que l’objet. Où il est davantage vecteur qu’acteur. Cela avec une matière que je nomme circassienne, qui repose sur une mise en relation du couple corps/force.

 

« Créer un théâtre où l’homme est placé sur le même plan que l’objet. Où il est davantage vecteur qu’acteur. »

 

Cela en fait-il une créature tragique ?

Y.B : C’est en effet une source inépuisable de drame, mais aussi un foyer d’émerveillement. Entre le contrôle et la chute, il renvoie à un mode de vie précaire ainsi qu’à la fragilité de l’art. C’est un homme traversé. Cet acteur-vecteur, qui est du début à la fin de Scala agi par une somme de machines, porte ma quête du « point de suspension », expression du jongleur pour désigner le moment où la balle atteint son apogée. C’est pour moi un point idéal. Un instant de tous les possibles.

Pour atteindre cela, travaillez-vous toujours avec les mêmes interprètes ?

Y.B : La troupe s’agrandit au fur et à mesure des créations. Comme à chaque fois, on trouve ainsi dans Scala certains de mes collaborateurs de longue date, et d’autres avec qui je travaille pour la première fois. Parmi lesquels, les danseurs Mehdi Baki et Nicolas Fayol qui viennent du hip hop, mais qui sont très ouverts à d’autres danses et d’autres disciplines. Tous les deux ont fait évoluer mon langage vers quelque chose de plus concret. De plus mécanique. J’aime travailler avec des distributions assez éclectiques en termes de pratiques. Mettre en commun tous nos savoir-faire pour construire des variations autour de cet « homme traversé » que je mets au cœur de toutes mes pièces, permet l’ouverture du sens. La polysémie.

Quel type de communauté forment les sept artistes de Scala ?

Y.B : Une humanité minimale. Après avoir imaginé un collectif très solidaire dans Celui qui tombe, j’ai écrit Scala en pensant à un couple qui se dédoublerait. À un homme et une femme évoluant dans un univers plus figuratif qu’à mon habitude. Mais à travers eux, c’est le spectacle d’une structure que je veux réaliser. Une suite de réactions en chaîne fondées sur une lutte, que je vois comme une petite fenêtre ouverte sur l’éternité.

Propos recueillis par Anaïs Heluin

A propos de l'événement

Scala
du Mardi 11 septembre 2018 au Mercredi 24 octobre 2018
La Scala
13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris

Du 11 septembre au 24 octobre 2018 à 21h. Tel : 01 40 03 44 30. www.lascala-paris.com. Également au Théâtre National de Nice du 8 au 10 novembre, à la Comète – Scène nationale de Châlons-en-Champagne les 13 et 14 novembre, à L’Onde – Théâtre Centre d’Art de Vélizy le 17 novembre, à la Maison de la Culture d’Amiens les 20 et 21 novembre…


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