La Terrasse

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Théâtre - Critique

Rosmersholm et Une Maison de poupée

Rosmersholm et Une Maison de poupée - Critique sortie Théâtre
© Elizabeth Carecchio Légende photo : Claude Duparfait et Maud Le Grévellec donnent vie à Rosmer et Rebekka avec une poignante et élégante intensité.

Publié le 10 décembre 2009

Stéphane Braunschweig met en scène en miroir deux pièces d’Ibsen : Rosmersholm (1886), lutte des âmes d’une intensité et qualité d’interprétation remarquables, et Une Maison de Poupée (1879), plus convenue.

Rosmersholm… Quelle intensité et quelle vérité dans les relations des personnages plongeant au cœur des âmes et du psychisme, nouées de luttes éprouvantes, entre volonté de libération et poids du passé, entre douces illusions et vérité douloureuse, entre désir sauvage et renoncement définitif ! Brûlante et si touchante “philosophie de l’épuisement“ de l’être, exténué par des valeurs paralysantes, pour reprendre l’expression de l’écrivain Claudio Magris dans L’Anneau de Clarisse. A travers une scénographie d’une implacable lisibilité et un époustouflant jeu d’acteurs, la mise en scène de Stéphane Braunschweig rend compte avec acuité et finesse de ce combat âpre entre un monde étouffant et passéiste, tragiquement figé, et un monde immense que l’action et la volonté peuvent transformer, voire libérer, purifier, rendre plus heureux. Ce combat difficile aux implications à la fois individuelles et sociales interroge la morale, la conscience, la religion, et le sens de la vie. L’ex-pasteur Rosmer (Claude Duparfait, d’une très juste exaltation) à l’âme délicate, à la fois en rupture et en quête, a abandonné sa foi, il désire aujourd’hui s’engager afin de prendre part à la démocratisation de la société et l’apaisement des esprits. Rebekka West, amie de la famille vivant sous le même toit depuis plusieurs années, personnage énigmatique et fascinant, le pousse à agir. Maud Le Grévellec réussit à donner à son personnage mystérieux une épaisseur impressionnante, tout en élégance. L’épouse de Rosmer s’est suicidée un an auparavant en se jetant dans le torrent, et cette mort terrible pèse comme une scène ou une faute originelles. Kroll, beau-frère et ami de longue date de Rosmer, rigoriste et réactionnaire, par qui le doute fait une intrusion fracassante, par qui l’intime et le politique s’entrechoquent violemment, est lui aussi impeccablement interprété par Christophe Brault.

Comment croire au bonheur ?

La pièce a lieu dans le domaine familial de Rosmersholm, où règne “l’esprit des Rosmer“, antique lignée où les enfants ne crient pas et les adultes ne rient pas, “esprit“ annihilant pour Rebekka volonté et faculté d’agir, demeure fermée de haut murs gris comme un ciel plombé, où la seule ouverture donne sur la fameuse passerelle d’où s’est suicidée l’épouse mélancolique. Comment se débattre et se dégager de tels poids mortifères emprisonnant les êtres, comment espérer et croire en un monde meilleur et au bonheur ? La pièce donne vie à la réponse de façon magistrale et intense, avec clarté tout en soulignant le mystère d’êtres troubles, d’une condition humaine en quête d’épanouissement. Ici tragique impossibilité tant les revenants enserrent les êtres. Une Maison de poupée, beaucoup plus souvent montée, explore le combat d’une jeune femme prenant conscience des carcans et des faux-semblants qui l’assaillent. Nora (Chloé Réjon), poupée gracieuse vouée à son époux Torvald (Eric Caruso), amoureux de sa “linotte“, son “écureuil“, son “alouette“, amoureux d’une incarnation sans indépendance d’esprit car sans cervelle. Le pauvret, si douillettement installé, ne sait pas ce qui l’attend ! Alors que Rosmer et Rebekka échouent dans leurs aspirations, Nora ose une émancipation radicale absolument scandaleuse à la fin du dix-neuvième siècle : elle quitte mari et jeunes enfants. Nora a un secret, et lorsque son mari apprend ce qu’elle a fait, par amour pour lui, le vernis se craquelle, les masques tombent et le mensonge ne peut plus servir de refuge. La blancheur immaculée du foyer cède bientôt la place à un enfermement gris sans échappatoire. Cependant, la mise en scène assez convenue ne parvient pas à réellement donner corps la lutte des âmes à l’œuvre dans la pièce, et malgré de bons comédiens cette lecture de la pièce ne transcende pas vraiment sa dimension de drame bourgeois.

Agnès Santi


Rosmersholm et Une Maison de poupée de Henrik Ibsen, traduction Eloi Recoing, mise en scène Stéphane Braunschweig, du 14 novembre au 20 décembre et du 9 au 16 janvier, en alternance, intégrale proposée les samedis et dimanches, au Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris. Tél : 01 44 62 52 52. Texte publié aux Editions Actes Sud-Papiers.

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