La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Romeo Castellucci

Romeo Castellucci - Critique sortie Théâtre
IN Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Publié le 10 juin 2008

Voyage au cœur de La Divine comédie

Depuis longtemps, Romeo Castellucci gardait La Divine comédie de Dante à l’ombre de la scène, comme un rêve impossible. Artiste associé, avec Valérie Dréville, de la 62ème édition du Festival d’Avignon, le metteur en scène italien s’aventure enfin au cœur de cette œuvre magistrale.

 « La mission de l’artiste ne consiste pas à livrer « sa » vision ou « son » message mais à susciter le pouvoir de création du spectateur. »
 
Quel festival avez-vous rêvé avec Valérie Dréville ?
Nous avons beaucoup parlé du théâtre contemporain, de l’acteur, du metteur en scène et du rôle de plus en plus important, politique et existentiel, du public. J’observe un déplacement du centre de gravité. La mission de l’artiste ne consiste pas à livrer « sa » vision ou « son » message mais à susciter le pouvoir de création du spectateur. Le théâtre devient un point de référence des autres arts et trace la voie du futur. Il offre le possible d’une communauté instantanée où toutes les personnes rassemblées peuvent former l’image et non simplement être oppressées par l’image.
 
Comment le spectateur peut-il exercer son pouvoir de création ?
A partir de l’indétermination de l’œuvre. L’approche pédagogique du théâtre, fondée sur l’autorité, la verticalité du savoir et la figure du créateur comme prêtre, fut essentielle à l’époque de Jean Vilar, mais ne correspond plus aux enjeux d’aujourd’hui. Les rapports avec l’art sont plus intimes. Le sens se crée dans l’échange d’énergies entre la scène et la salle. Je conçois un spectacle comme une forme ouverte, un espace de liberté et de responsabilité. Regarder n’est pas un acte innocent.
 
La Divine comédie de Dante, que vous portez aujourd’hui à la scène, vous accompagne depuis longtemps…
En Italie, ce chef-d’œuvre de la littérature figure parmi les classiques étudiés à l’école. Il nous appartient au plus profond de nos fibres. Comme un rêve interdit. J’ai toujours voulu me confronter à cette œuvre universelle, océane, justement parce qu’elle pose le problème de l’irreprésentabilité. Elle tresse plusieurs niveaux de lecture : symbolique, numérologique, ésotérique, poétique, historique, politique… Il faut d’abord oublier La Divine comédie pour tenter de l’approcher sans l’illustrer. Essayer d’être Dante, donc d’assumer la position de l’artiste qui chemine dans l’obscurité vers la lumière. Car Dante décrit ce qu’il voit mais il est également vu. Il se place au cœur de la représentation et en assume le danger. Cette position est puissante et banalement contemporaine.
 
Comment avez-vous cheminé dans l’œuvre ?
La création passe d’abord par la destruction du texte, consumé, absorbé totalement par osmose, pour revenir sur scène vivant. Nous avons travaillé sur la structure fondamentale de l’œuvre, forgée par le cercle et le chiffre trois. Le périple part de l’obscurité, traverse la chair, les métamorphoses entre corps animal et humain, pour arriver à la désincarnation, à la lumière, insoutenable, ce qui ramène donc à la situation initiale d’aveuglement. Nous avons gardé cette géométrie du voyage et le rapport que Dante établit avec le lecteur, qu’il interpelle parfois directement, comme si son regard sortait de la page.
 
Comment aborder l’irreprésentabilité par la représentation ?
Il n’y a que ce défi qui vaille au théâtre. Cette question ne m’intéresse précisément que tant que je ne l’ai pas résolue. La représentation doit trouver, à un moment, un point de fuite, qui la décharge totalement. Comme un trou noir. C’est là que réside la liberté créative du spectateur.
 
Comment vous-y êtes vous confronté concrètement, d’autant que les clichés envahissent la vision de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis ?
Depuis l’enfance, La Divine comédie représente pour moi un livre de terreur, surtout Le Paradis, qui m’évoque un sentiment de déshumanisation, d’abandon effrayant. Nous avons cherché les résonances intimes, concrètes, quotidiennes même, que suscitent ces trois notions. L’Enfer par exemple, ne se résume pas au mal absolu et à la violence. Il y sourd aussi une nostalgie de la vie, à travers les récits que font les damnés de leur passage sur terre, de la famille, des relations humaines. Nous pouvons ressentir ces affects tous les jours dans notre existence, pas seulement dans la brutalité de la guerre.
 
Comment le traduire en scène ?
Nous traçons un parcours entre L’Enfer, Le Purgatoire et Le Paradis, appréhendés comme trois mouvements et lieux différents. L’Enfer sera présenté dans la Cour d’honneur. Cet espace ouvert vers le ciel, vers la nuit, possède une forte personnalité. Je le considère comme un personnage méchant, chargé d’une mémoire meurtrie. L’histoire du lieu croise La Divine comédie : Dante l’a écrit à l’époque de la construction du Palais des Papes et Clément V, qui a déplacé la papauté à Avignon, figure dans l’œuvre. Je vois Le Purgatoire comme un chant de la terre, très matériel et concret, une doublure de la vie où les damnés voient le spectacle de leur existence, avec les bons et mauvais exemples. Il montre un monde en représentation et mobilise pleinement la machine théâtrale. Le Paradis enfin sera une installation dans l’Eglise des Célestins, qui proposera à chaque spectateur une expérience plus intime.
 
Entretien réalisé par Gwénola David


 
Inferno, du 5 au 12 juillet 2008, à 22h, dans la Cour d’honneur (relâche le 9) ; Purgatorio, du 9 au 19 juillet, à 18h, au Parc des expositions de Chateaublanc ; Paradiso, du 11 au 26 juillet (relâche les 16 et 23), dans l’Eglise des Célestins, de 13h à15h30 et de 16h30 à 19h (Festival d’Avignon). Rens. 04 90 14 14 14 et www.festival-avignon.com

A propos de l'événement

Festival d’Avignon


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