La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Avignon - Entretien Françoise Delrue

Processus de décomposition

Processus de décomposition - Critique sortie Avignon / 2010

Publié le 10 juillet 2008

Avec Murielle Colvez, Marie Lecomte et Damien Olivier, trois comédiens chevronnés qu’elle connaît bien, Françoise Delrue met en scène Les Présidentes de Werner Schwab en affrontant tous les défis posés par le texte.

Comment avez-vous abordé ce texte de Werner Schwab caractérisé par une surenchère dans le délire à la fois par les actes et le langage ?
 
Françoise Delrue : La pièce est écrite en trois parties, sur un schéma d’escalade, comme si l’auteur tirait ses personnages vers un sommet, d’où la sensation de vertige qui entraîne la chute fatale. L’auteur pratique l’unité de lieu : ces femmes sont enfermées dans leur petit monde, celui de la cuisine, leur existence se réduit à ce minuscule espace de vie, pour un ridicule destin : impossible de sortir de chez soi, de la région, du pays, de la langue, et donc de sortir de soi. Mais grâce à la langue, celle qu’elles se sont créées, elles tentent de se déplacer, de s’évader. Ces femmes qui n’ont rien à faire se créent un univers par le langage, et elles parlent d’elles, des autres – le pape, leurs relations, leurs enfants respectifs. C’est en rapport aux autres qu’elles existent. La pièce se résout en un coup de théâtre, qui a pour origine la confusion entre le réel et le virtuel, un peu ce qui arrive parfois de nos jours à des adolescents qui oublient la frontière entre le jeu et la réalité…
 
« La langue, c’est leur identité sociale : celle d’une misère, d’un désespoir, la vaine tentative de s’approprier le réel pour tenter de le transformer. »
 
Est-ce essentiellement la langue qui définit les personnages de Werner Schwab ?
 
F. D. : La première étape du travail a été pour moi la traduction, car effectivement chez Schwab il est flagrant que les personnages sont engendrés par la langue. Le langage est le pilier de cette pièce, et plus que ce que ces femmes disent, c’est comment elles le disent qui les décale socialement, ou c’est leur décalage social qui décale leur langue et qui les met sur le côté de la société et donc à côté de la vie. La langue, c’est leur identité sociale : celle d’une misère, d’un désespoir, la vaine tentative de s’approprier le réel pour tenter de le transformer. De là naît la tragédie… La langue est le matériau que l’auteur triture et qui est susceptible de se décomposer. La pièce ressemble à un rite sacrificiel, ces femmes célèbrent non ce qui est beau dans l’humain, dans le monde, mais exaltent les bas instincts.
 
Quelles sont les trois parties qui structurent la pièce ?
 
F. D. : Dans la première partie, on part des petites choses de la vie et rien ne décolle, ces femmes ne vivent pas. J’ai choisi d’aller dans le sens de l’écriture c’est-à-dire de bloquer les trois femmes dans leur chaise et leur chaire et de laisser leur bavardage remplir sa mission. Dans la deuxième partie l’alcool libère la parole et les corps. Tout se passe comme si chacune en développant un rêve éveillé passait les frontières de son propre corps, dans un moment d’exaltation,  pour sortir de soi, de sa condition humaine. Le registre du religieux s’insinue constamment en arrière-plan. Werner Schwab met en scène les représentants de la religion pour dénoncer une société qui confond l’ordre du monde et l’ordre divin.La troisième partie est posée par l’auteur comme un défi au théâtre, un diktat scénique, une sorte d’ultime provocation allant jusqu’à une forme de suicide dramaturgique. Schwab fait en sorte qu’elle soit irreprésentable comme si lui-même tentait de créer un au-delà de la représentation, par la mise à mort de la théâtralité. En général les mises en scène des Présidentes font l’impasse sur cette partie. Nous avons choisi de ne pas refuser l’obstacle et bâti notre réponse scénique en diverses variations des possibles représentations tout en tentant de faire «péter » les cadres…
 
Propos recueillis par Agnès Santi


Avignon Off. Les Présidentes de Werner Schwab, mise en scène et traduction Françoise Delrue, spectacle soutenu par La Rose des vents (Villeneuve d’Ascq) et Le Vivat (Armentières), du 8 au 31 juillet à 16h à Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca. Tél : 04 32 74 18 54.

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