La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Poussière

Poussière - Critique sortie Théâtre Paris Comédie-Française
© Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française

Comédie-Française / de et mes Lars Norén

Avec sa nouvelle pièce, Lars Norén dissèque la vieillesse et la fin de vie. Une musique de mort désenchantée, magnifiquement interprétée par la troupe de la Comédie-Française.

On ne sait pas vraiment où l’on est : un lieu de villégiature proche de la mer, où se retrouvent depuis trente ans onze personnes âgées, aux parcours et classes sociales différents. Aucune véritable indication de lieu si ce n’est une phrase lancée par Bruno Raffaelli : « pourquoi bordel on vient dans ce pays alors qu’on ne veut pas les avoir chez nous ? », ou, en fond de scène, des sacs mortuaires qui peuvent évoquer des corps de migrants qu’on transporte. Le plateau nu, aussi gris que la poussière qui donne son titre à la pièce, un gris minéral qui fait penser à l’œuvre du plasticien Christian Boltanski, ne livre pas plus d’indice. Seules des chaises, élément essentiel puisque chacun des vieillards partira peu à peu avec la sienne – discrètement ou non –, pour rejoindre l’au-delà, meublent ce décor épuré. De quoi se concentrer uniquement sur le texte de Lars Norén et son propos désespéré. On songe à cette phrase de De Gaulle, « La vieillesse est un naufrage ». Comment la voir autrement alors que le tragique de la condition humaine apparaît ici dans toute sa cruauté et crudité, trimballant sa cohorte de morts, de maladies, d’histoires familiales ratées ou avortées ? Le tableau est si sombre que par contrecoup, le rire naît devant cette assemblée de vieux décatis qui passent du coq à l’âne, se lancent des « ta gueule » hargneux et parlent sans fard de constipation.

La troupe en totale communion

« Au théâtre, on meurt moins vite qu’à l’opéra », glisse le personnage incarné par Anne Kessler. De fait, à la longue, cette litanie sans appel des maux de la vieillesse, cette vision déprimante de l’humanité finissent par créer une espèce d’asphyxie. Heureusement, des respirations apparaissent dans l’élégance d’une main portant à sa bouche une cigarette, l’éclat d’un rouge à lèvre ou l’ébauche d’une solidarité féminine. Surtout, la lumière vient de la splendide troupe de la Comédie-Française qui joue cette partition difficile, écrite pour eux par le dramaturge suédois, en totale communion. Malgré des répliques souvent décousues, les comédiens s’écoutent, s’entendent respirer, savent donner place au silence. De Dominique Blanc à Hervé Pierre en passant par Danièle Lebrun, Didier Sandre, Bruno Raffelli, Anne Kessler, Christian Gonon ou Martine Chevalier, tous donnent magnifiquement chair à ce texte qui mêle la métaphysique la plus implacable au trivial le plus sordide. Sans oublier la bouleversante Françoise Gillard, une handicapée proche de l’enfance, si vulnérable, si forte. Sans jamais se mettre en avant, chaque membre de la troupe réussit à exprimer sa singularité, donnant plus que jamais du sens à la devise de la Comédie-Française : simul et singulis (être ensemble et être soi-même).

Isabelle Stibbe

A propos de l'événement

Poussière
du Samedi 10 février 2018 au Samedi 16 juin 2018
Comédie-Française
Place Colette, 75001 PARIS

Tél. : 01 44 58 15 15. Durée : 1h55 sans entracte.


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