La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Olivier Py

Olivier Py - Critique sortie Théâtre
Crédit photo Pascal Victor pour le portrait d’Olivier Py Pas de crédit pour la photo du spectacle. Légende : L’un des trois contes de Grimm au programme, La Jeune Fille, le diable et le moulin.

Publié le 10 décembre 2008

Le conte : métaphoriser puis résoudre la violence.

Il n’est jamais trop tôt pour bien faire. Alors que le monde, et singulièrement les enfants, sont de plus en plus soumis au danger d’une virtualité aussi puissante que désenchantée, caractérisée par des avalanches d’images formatées, Olivier Py, directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, affirme la nécessité de programmer et créer du théâtre jeune public. Le théâtre demeure un “outil d’humanité“ d’une grande beauté et d’une pertinence unique, que les enfants sont en droit de découvrir. Ainsi, le théâtre de l’Odéon est ouvert pendant les vacances de Noël ! Petits et grands pourront assister à l’adaptation et la mise en scène par Olivier Py de trois Contes de Grimm méconnus, La Jeune Fille, le diable et le moulin, L’Eau de la vie et La vraie Fiancée.

Pourquoi voulez-vous promouvoir le théâtre jeune public ? 
 
La première chose que j’ai faite en arrivant à l’Odéon, c’est de dire qu’il fallait qu’il y ait dans la programmation un espace réservé au jeune public. La saison dernière, nous avons proposé Pinocchio de Joël Pommerat. Je crois que le théâtre jeune public fait partie de nos missions, notamment d’un point de vue pédagogique. J’en fais depuis quinze ans, toujours avec les contes de Grimm, j’ai ainsi suivi un sillon que je veux continuer. C’est une chose que je fais avec une grande fierté. Le fait de travailler pour les enfants me donne beaucoup de liberté, et m’oblige à être concis. Les enfants s’ennuient très vite ! Cette année, le théâtre de l’Odéon ouvre pendant les vacances de Noël, ce qui ne s’est pratiquement jamais fait. C’est notre devoir de service public de tenter ce genre d’aventure, destinée en particulier aux enfants qui ne partent pas en vacances. En collaboration avec la Mairie de Paris, 400 places seront offertes à des familles.
 
« Ces contes mettent en jeu la résilience, c’est pour ça qu’ils nous fascinent. »
 
Que pensez-vous du conte en tant que genre littéraire ?
 
Je ne suis pas attaché au genre du conte mais aux Grimm, tout d’abord parce que leurs contes ne s’adressent pas aux enfants. Je ne les lisais pas quand j’étais petit et je doute qu’on les lise aux enfants aujourd’hui. Les Grimm n’ont pas écrit ces contes de leurs mains, c’est la synthèse de ce qu’on leur a raconté. Les contes ressemblent à des synopsis d’une page ou une page et demie qui permettent une très libre adaptation. C’est pourquoi je les ai choisis. Je sélectionne toujours des contes qui n’ont pas fait l’objet d’une grande adaptation ou transposition, ce qui autorise une écriture très personnelle, avec un support diégétique qui est ce que les Grimm proposent. Par ailleurs les Grimm m’intéressent parce que j’ai beaucoup travaillé sur le romantisme allemand, pour moi un lieu d’interrogation riche de sens. Ces contes s’apparentent aussi à de très courtes pièces shakespeariennes. L’Eau de la vie suit le même schéma que Le Roi Lear, avec trois fils au lieu de trois filles. Les Grimm admiraient Shakespeare, pierre de touche de la pensée romantique, peut-être ont-ils “shakespeariser“ ce qu’ils entendaient, une caractéristique qu’on ne retrouve pas du tout chez Perrault ou Andersen.
 
Quelles sont les spécificités des contes de Grimm ?
 
J’apprécie beaucoup le fait qu’ils osent parler de tout, sans aucune pudeur thématique, ce que ne font pas tous les contes. On cache ces contes aux enfants à cause de leur violence, mais je me suis rendu compte que cette violence était très utile pour parler aux enfants d’aujourd’hui, qui sont confrontés à une brutalité du monde interférant beaucoup plus dans leur univers qu’à mon époque, plus protégée. Il n’est pas dit que les enfants ont à ce jour plus de moyens de supporter cette violence, qui signifie aussi la disparition du récit. Ils sont hallucinés d’images et de plus en plus dépourvus de modèles qui leur permettent d’échapper à la violence. Au théâtre, ils peuvent aborder ces questions de la mort, la violence sexuelle ou politique, l’injustice, la pauvreté, avec les métaphores du Conte. La violence sexuelle qui se lit entre le père et la fille dans La Jeune Fille, le diable et le moulin est métaphorisée par les mains coupées par le père, qui vont repousser à la fin. Les contes de Grimm parlent toujours d’un traumatisme de l’enfance qui va se résoudre, donc ils sont hautement moraux. Tous les enfants ne subissent heureusement pas des destins traumatiques, mais la violence du monde autour d’eux existe, et ils y ont accès par un incessant bombardement d’images.
 
Comment l’espoir advient-il ?
 
L’enfant rencontre sur sa route des personnages providentiels, des gens qui vont l’aider, et des forces métaphorisées par des anges ou des êtres merveilleux. La vie est violente mais aussi généreuse. Ces rencontres vont lui permettre de formuler ce qu’il a vécu et de survivre. Ces contes mettent en jeu la résilience, c’est pour ça qu’ils nous fascinent.
 
Ces contes sont-ils un art populaire par excellence ?
 
Aujourd’hui on méprise profondément l’art populaire. Les Grimm pensaient au contraire que dans l’art populaire il y a plus d’art que dans l’art des salons, que la vérité réside dans l’art populaire, – un peu comme Dubuffet avec l’art brut. Ils estimaient qu’il fallait sortir des salons et que les gens savants ne pouvaient pas accéder à l’esprit du peuple. Au fond, on n’est pas loin de cette idée politique quand on crée des spectacles pour les enfants, on s’adresse au peuple.
 
Créer un théâtre populaire est l’une des grandes préoccupations du théâtre public, pas toujours facile à mettre en œuvre…
 
Pourquoi cela ne serait-il pas facile ? Quelqu’un m’a dit un jour que le théâtre populaire c’était le Graal. Je ne suis pas d’accord. J’ai fait ma vie à l’endroit du théâtre. Nous le vivons, nous voyons des salles pleines. Je ne suis pas certain que cela soit si difficile .  
 
Propos recueillis par Agnès Santi  


La Jeune Fille, le diable et le moulin, L’Eau de la vie et La vraie Fiancée des frères Grimm, à partir de sept ans, adaptation et mise en scène Olivier Py, du 23 décembre au 18 janvier aux Ateliers Berthier, 8 bd Berthier, 750017 Paris. Tél : 01 44 85 40 40.

A propos de l'événement



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