La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Emmanuel Ethis

« Nos « jouissances esthétiques » nous constituent. »

« Nos « jouissances esthétiques » nous constituent. » - Critique sortie Avignon / 2009

Publié le 10 juillet 2009

Professeur à l’Université d’Avignon dont il est le Président depuis 2007, chercheur et sociologue, Emmanuel Ethis est notamment spécialiste de l’étude des publics de la culture et spécifiquement des festivals. Il évoque ici la place et le rôle de la culture dans notre société, en particulier parmi les jeunes.

En tant qu’enseignant-chercheur et président de l’université d’Avignon, comment jugez-vous l’évolution de la relation entre la culture et les jeunes ?
Emmanuel Ethis : Je crois que, dans ce que nous imaginons être une société du divertissement, la plupart de nos étudiants cherchent et trouvent souvent dans la culture entendue au sens le plus large des repères identitaires fondamentaux à leur émancipation. Les études et particulièrement les études supérieures, au moment où l’on quitte le giron familial, correspondent à un moment bouillonnant de découvertes que l’on fait de manière plus autonome, mais aussi à un moment où l’on commence à prendre un plaisir certain pour défendre ce que l’on aime culturellement : conflits, débats, confrontations et partages sont au centre de la vie culturelle étudiante. Cependant et paradoxalement, ce moment des études supérieures est un des moments de vie où l’accès à la culture est devenu de plus en plus difficile : il faut savoir qu’il ne reste que sept euros par mois en moyenne à nos étudiants pour se consacrer à leurs pratiques culturelles. Nous n’avons jamais mesuré bien cette difficulté notamment parce qu’on pense qu’ils baignent naturellement du fait de leurs études dans la culture. Ce chiffre doit nous amener à réfléchir concrètement à la manière dont nous considérons le public de la culture de demain que représentent nos 2 230 000 étudiants.
 
Les nouvelles technologies sont-elles devenues si hégémoniques qu’il devient de plus en plus difficile de réinventer de nouveaux publics, en prenant en compte l’importance du temps de la rencontre entre le spectateur et l’oeuvre  ?
E. E. : Les nouvelles technologies doivent être conçues comme une chance d’accompagner les formes de la création numérique, mais aussi doivent ménager un accès de qualité au patrimoine culturel dans son ensemble et de manière très pédagogiquement accompagnée. Malheureusement, là encore on stigmatise les jeunes car on les soupçonne souvent de piratage et autres détournements. Or je ne crois pas que c’est par la sanction que l’on préservera le droit d’auteur mais bien par l’éducation. Au demeurant, les pratiques relevant des nouvelles technologies s’ajoutent aux autres pratiques, notamment aux pratiques de sortie irremplaçables et irremplacées en ce qui concerne la recherche de sociabilité qu’elles impliquent. Ils savent ce que cela vaut. Enfin, il ne faut pas oublier que les nouvelles technologies sont un lieu formidable d’expression qui voit émerger de nouvelles formes d’expression créatives. La création, par définition, passe par toutes les voies qui lui sont offertes.
 
« La culture est un projet quotidien que l’on doit remettre sans cesse sur l’établi. »
 
Quel rôle les responsables politiques doivent-ils jouer pour encourager et former des publics curieux face aux oeuvres culturelles ? La démocratisation culturelle vous semble-t-elle en panne aujourd’hui ?
E. E. : Je crois que le lien entre la culture et nos politiques a toujours été problématique et révélateur de leur conception de ce qu’est l’émancipation du citoyen : ce lien est tantôt emprunt de culpabilité face à l’œuvre et l’artiste, tantôt habité par une volonté de jouer la carte de la complicité artistique, tantôt enfin il prend les formes d’une indifférence revendiquée. Pourtant la culture ne saurait être le fait du prince – qu’il soit national ou local – et à mon sens, tous nos politiques devraient relire, en toute simplicité, la Constitution de 1958 qui était censée garantir un accès de la culture pour tous. Bien entendu, on peut donner à l’expression « accès à la culture pour tous » des significations bien différentes. Et ce n’est pas parce qu’on a TF1 d’un côté et l’Opéra Bastille de l’autre qu’on peut estimer s’être acquitté de cette mission. C’est même tout l’inverse. Et, concevoir ainsi une diversité de l’offre traduit d’abord un renoncement. La culture est un projet quotidien que l’on doit remettre sans cesse sur l’établi et qui est aussi fondamental pour définir le sens de notre « vivre ensemble » que la santé, l’éducation, l’enseignement supérieur, la recherche et le soutien sans faille aux formes de l’innovation. Nos « jouissances esthétiques » nous constituent. Il est donc essentiel que l’art et la culture dans toutes leurs formes continuent à nous irriguer pour offrir à tous l’opportunité de vivre ces jouissances esthétiques qui nous font « mieux tenir ensemble » – c’est un paradoxe – par la reconnaissance de la pratique de nos singularités. Quant aux politiques, nous avons, dans nos enquêtes sociologiques sur les publics d’Avignon menées avec Jean-Louis Fabiani et Damien Malinas, constaté une dégradation constante de leur présence et de celle des élites au Festival. La démocratisation consiste à amener les plus défavorisés vers la culture, mais je pense aujourd’hui, et sans ironie, qu’il s’agit aussi d’y ramener nos élites.
 
Propos recueillis par Agnès Santi

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