Théâtre - Entretien

Lotfi Achour / Entre l’œuvre et l’Histoire

Lotfi Achour Crédit photo : DR

Théâtre Liberté de Toulon et TARMAC, à Paris / Macbeth : Leïla and Ben – A bloody History / d’après Macbeth de Shakespeare
/ adaptation Lotfi Achour, Anissa Daoud et Jawhar Basti
/ direction musicale et chansons Jawhar Basti / mes Lotfi Achour

Lotfi Achour, Anissa Daoud et Jawhar Basti transposent Macbeth en Tunisie et la tragédie élisabéthaine dans le palais de Leïla et Zine Ben Ali. Une réflexion en musique et en chansons sur une tragédie pathétique.

Pour la première fois, vous abordez un texte classique. Pourquoi Shakespeare ?

Lotfi Achour : J’ai commencé par mettre en scène les textes de Natacha de Pontcharra. Cette expérience forte a duré dix ans. La question ne se posait pas de la différence entre contemporain et classique : je partageais alors mon imagination avec celle d’un auteur. J’ai continué à travailler avec elle pour le cinéma, tout en partageant une nouvelle aventure avec d’autres artistes. L’aventure menée autour d’Oum Kalsoum avec Adel Hakim m’a ramené vers le monde arabe. La deuxième partie de mon travail a donc consisté en un retour aux sources, interrogeant la culture arabe dans sa relation au monde occidental. Après dix ans passés à acquérir des savoir-faire, j’ai décidé de les partager avec des artistes tunisiens et arabes, et me suis lancé dans une nouvelle aventure avec Anissa Daoud et Jawhar Basti. En 2010, la directrice du World Shakespeare Festival m’a proposé de monter un Shakespeare : c’était une sorte de rêve caché ; et cette invitation excitante m’a finalement ramené à mon monde.

Comment ce passage s’est-il fait ?

L. A. : Nous avons voulu que l’œuvre reste présente et soit notre guide dans le passage entre le texte et l’Histoire. Nous avons gardé les scènes canoniques, tellement universelles. Mais nous avons transposé certaines choses : ainsi la prédiction des sorcières dans le monde du rêve de ce type visité par quelqu’un qui lui annonce un grand destin. Ben Ali était quelqu’un de terriblement complexé par la culture qu’il n’avait pas et les études qu’il n’avait pas faites, achetable par le seul fait qu’une université le fasse docteur, comme un gamin devant un tableau d’honneur. On a gardé la trahison, le crime et la spirale du crime. Ben Ali était totalement habité par la peur d’être tué. Il était tétanisé par cette peur, c’est pour ça qu’il a renoncé au pouvoir. Nous avons voulu jouer sur cette part totalement irrationnelle et non maîtrisée. Ce qui fait la dimension exceptionnelle de Shakespeare, c’est qu’il mêle toujours la grandeur au pitoyable. C’est moins le cas dans Macbeth, qui présente des personnages sérieux, totalement tragiques, mais c’est le cas chez Ben Ali et sa femme, personnages plus tragi-pathétiques que dans l’œuvre de Shakespeare.

Quelles différence entre Lady Macbeth et Leïla Trabelsi ?

L. A. : Lady Macbeth pousse son mari au crime, puis disparaît pour réapparaître à la fin, complètement folle. Le personnage de Leïla, lui, prend de plus en plus de place. Cette femme de milieu populaire, qui n’avait pas fait beaucoup d’études, est devenue la femme la plus puissante de son pays. Toute la bourgeoisie la détestait ; c’était un chef de clan, et en tant que tel, elle aspirait à aller le plus haut possible. Pourtant, même Ben Ali qu’elle a aidé, l’a lâchée : parce que c’était un homme et que le pouvoir est masculin. Il l’a laissée faire dans l’ordre matériel, celui de l’enrichissement, mais il était hors de question de lui confier les décisions politiques. Il y avait aussi quelque chose de ça dans la haine qu’on lui vouait : c’était une femme, et en tant que femme elle voulait aller trop loin. Ce pourquoi nous avons imaginé un monologue quasi féministe à la fin. En effet, nous ne faisons pas seulement un spectacle didactique sur Ben Ali et sa femme, mais une fiction sur le pouvoir et ses rouages.

Propos recueillis par Catherine Robert

A propos de l'événement

Macbeth : Leïla and Ben – A bloody History
du Vendredi 11 janvier 2013 au Jeudi 7 février 2013
Théâtre Liberté
place de la Liberté, 83000 Toulon.
Le 11 janvier 2014 à 20h30. Tél. : 04 98 00 56 76. Le TARMAC, La scène internationale francophone, 159, avenue Gambetta, 75020 Paris. Du 28 janvier au 7 février 2014. Mardi, mercredi et vendredi à 20h ; jeudi à 14h30 et 20h ; samedi à 16h. Tél. : 01 43 64 80 80.
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