La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

L’Opéra de quat’sous

L’Opéra de quat’sous - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Brigitte Enguerand Légende photo : La troupe de la Comédie-Française porte la pièce musicale de Brecht

Publié le 10 mai 2011 - N° 188

Laurent Pelly fait entrer la pièce de Brecht au répertoire de la Comédie-Française. L’épopée cynique et lyrique des bas-fonds londoniens sonne juste mais sans éclat.

Tout s’achète ici bas, les âmes, les femmes comme les larmes et les armes, la liberté comme la charité ou l’amitié, dans les bas-fonds et dans les grands salons. Entre Jonathan Peachum, directeur de la société « L’Ami des mendiants » qui fait commerce de moignons la main sur la bible et monnaye cher la place de cul-de-jatte, Mackie-le-Surineur, souteneur charmeur et meneur de rapines, Brown, patron véreux de la police, les barons de la haute finance et la piétaille affamée des canailles, la guérilla enrage mais l’affairisme et la vénalité se partagent. « La bouffe vient d’abord, ensuite la morale. Il faut d’abord donner à tous ces pauvres gens une part du gâteau pour calmer leur fringale. » raillent Brecht et Weill dans L’Opéra de quat’sous. Composé en 1928 d’après L’Opéra des gueux de John Gay, pastiche de Haendel créé en 1728 à l’instigation de Jonathan Swift, cette « pièce avec musique » corrompt les structures ankylosées du genre opératique d’alors en y fourrant pêle-mêle des songs de cabaret, airs d’opérette, rythmes de fox-trot ou ballades mélancoliques. En embarquant tout le monde dans son élan, la musique montre « la parenté étroite existant entre les sentiments des bourgeois et ceux des voleurs de grand chemin », soulignait Brecht dans ses Ecrits sur le théâtre.
 
Veulerie et exploitation
 
Gangsters aux rêves petit-bourgeois, notables criminels ou garces traitresses en quête de respectabilité ont ici double face : humains coriaces et simplement cupides, ils souffrent les uns des autres mais se retrouvent dans l’exploitation de l’homme par l’homme. La gouaille de racaille et la faconde lyrique des faux prêcheurs étrillent les mœurs à l’ironie cinglante coupée d’une pointe d’empathie. Le metteur en scène Laurent Pelly tire la pièce vers aujourd’hui en plantant l’action dans les bas quartiers du Londres post-Thatchérien. Peu à peu, il décale le réalisme kitsch British vers la parodie et brouille les genres, empruntant au film noir, au cartoon, au mélodrame ou au burlesque. La scénographie de Chantal Thomas, qui actionne la machinerie à vue pour faire et défaire les décors, manie astucieusement les mécanismes de la distanciation. Les comédiens du Français suivent cette ligne de jeu, soutenue par Bruno Fontaine qui guide tambours et trompettes dans la fosse. Quelques-uns, telle Léonie Simaga, juste de bout en bout, ont la voix pour L’Opéra de quat’sous. D’autres moins, dissonent ou s’égosillent. Restent des acteurs de forte trempe : Thierry Hancisse, mauvais garçon et séducteur esthète, Véronique Vella, stupéfiante mégère pudibonde, Bruno Raffaelli, cynique trafiquant de mendicité, ou encore Sylvia Bergé, qui dévergonde le bon chic. A défaut de surprendre et de déranger, la mise en scène est efficace et porte bien la verve piquante de Brecht.
 
Gwénola David


 
L’Opéra de quat’sous, de Bertolt Brecht, musique de Kurt Weill, mise en scène de Laurent Pelly, direction musicale de Bruno Fontaine. En alternance jusqu’au 19 juillet 2011, à 20h30, matinée à 14h. Comédie-Française, 75001 Paris. Rés. : 08 25 10 16 80 et www.comedie-francaise.fr. Durée : 3h45. Le texte, dans la traduction de Jean-Claude Hémery, est publié à L’Arche.

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