La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien Isabelle Barbéris

L’exception du culturel

L’exception du culturel - Critique sortie Avignon / 2014
Crédit photo : DR Légende Photo : Isabelle Barbéris

Idées / L’économie du spectacle vivant

Publié le 23 juin 2014 - N° 222

Maître de conférences en Arts de la scène et du spectacle vivant à l’université Paris 7 – Denis Diderot, Isabelle Barbéris est co-auteur de L’Economie du spectacle vivant*. Elle revient sur les caractéristiques et les perspectives d’avenir de ce champ d’activités pas comme les autres.

Sur quelles spécificités l’économie du spectacle vivant repose-t-elle ?

Isabelle Barbéris : Les spécificités de ce secteur tiennent à la nature de ses biens (spirituels et hautement incertains), à leur non-rivalité (leur diversification étant potentiellement infinie, se pose le problème de la surproduction) ainsi qu’à la structure du capital qui lui est relié (humain et non mécanisable). Les biens du spectacle vivant étant des biens symboliques, ce n’est pas la demande qui induit la production, mais le spectacle qui « cherche son public », de manière plus ou moins heureuse… D’autre part, les biens culturels étant éphémères, le capital est volatile. Il n’est donc pas « accumulable », si ce n’est sous l’angle du répertoire, qui correspond à une capitalisation symbolique. Une spécificité du secteur culturel remonte au colbertisme et à son économie somptuaire : le théâtre entre dans la logique de ce que l’on appelle la « consommation ostentatoire ». L’Etat dépense délibérément à perte dans ses arts par souci d’afficher sa puissance. C’est ce que l’on appelle aujourd’hui l’exception culturelle, dont le spectacle vivant, du fait de son économie peu rentable, est l’un des fers de lance.

L’une des clefs d’analyse économique de ce secteur est la loi de Baumol et Bowen. Pouvez-vous revenir sur les principes de cette théorie ?

I. B. : Il faut garder à l’esprit que William Baumol était un passionné de sculpture – artisanat où la main ne peut être remplacée par la machine, ni l’ouvrage par un produit standard. Le principe de « maladie des coûts » qu’il a énoncé repose sur l’impossibilité du secteur culturel (décrit comme archaïque, par opposition au « secteur progressif ») à dégager les économies d’échelle et les gains de productivité dont se nourrit la croissance. Cette théorie décrit donc les rouages de la récession. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une loi, mais d’une théorie des choix qui diagnostique une situation de rendements décroissants. L’économiste met ainsi les agents du spectacle vivant (Etat, entrepreneurs, salariés) face à des arbitrages moraux (choix entre qualité et quantité) et face à la responsabilité qui est la leur : supporter les coûts ou laisser mourir les activités concernées.

« Aborder l’économie du spectacle vivant, c’est toucher les plaies les plus à vif de la crise du secteur public… »

En France, la réponse est passée par l’interventionnisme et la nationalisation d’une grande partie de ce secteur – mouvement allant de pair avec l’utopie d’un grand théâtre de qualité, redistributeur de capital cognitif et symbolique. Aborder l’économie du spectacle vivant, c’est toucher les plaies les plus à vif, les plus emblématiques de la crise du secteur public, et donc de la social-démocratie, dans sa recherche d’équilibre entre principe de solidarité et libéralisme.

Pensez-vous que nous soyons à un moment de mutation de ce secteur ?

I. B. : Endiguer les rendements décroissants passe par des aménagements institutionnels intégrant le spectacle vivant traditionnel au sein d’une économie mixte et déléguant de plus en plus la culture aux collectivités. On observe, de la part des artistes eux-mêmes, de nouvelles logiques de production : multiplication (et fragmentation parfois extrême) des financements publics et privés ; rapprochement avec le marché de l’art, en particulier via la performance ; croisement du marché du spectacle vivant avec les secteurs du luxe, de l’artisanat, de l’évènementiel, du service. L’émergence de la figure d’artiste-entrepreneur est l’une des clés de cette évolution. Ce que l’on peut dire, c’est que ces mutations sont au cœur – et non à la périphérie de l’économie de l’incertitude, du capitalisme cognitif et de la ociété des savoirs.

Quelles perspectives se dessinent-elles pour l’avenir du spectacle vivant ?

I. B. : Sur le plan international, un système festivalier très sélectif, soutenu par ses propres réseaux de production et de diffusion, va poursuivre son développement exponentiel. En France, le verrou stratégique se trouve du côté du droit à l’assurance-chômage. Ce système de soutien à double courroie (subvention adossée à la solidarité nationale et indemnités appuyées sur la solidarité interprofessionnelle) répond à une quête d’équilibre entre deux idéologies difficilement compatibles : le service public et le libéralisme. En s’inspirant de la « philosophie du care », on pourrait comparer ce système de redistribution au financement de la médecine libérale. Sans action en direction d’un retour à la permanence de la troupe, qui implique de faire prévaloir l’emploi sur le « star-system du metteur en scène », l’appauvrissement de la profession, et la croissance des inégalités en son sein, ne constituent pas une perspective… mais une certitude.

 

* Ouvrage co-écrit avec Martial Poirson, collection Que-sais-je ?, Presses Universitaires de France, 2013.

 

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat

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