La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Classique / Opéra - Entretien

Les producteurs indépendants en danger de mort : rencontre avec Laurent Brunner, Directeur de Château de Versailles Spectacles

Les producteurs indépendants en danger de mort : rencontre avec Laurent Brunner, Directeur de Château de Versailles Spectacles - Critique sortie Classique / Opéra

Publié le 23 septembre 2020 - N° 286

Après plusieurs mois de confinement ayant eu pour conséquence l’annulation souvent coûteuse de nombreux concerts, les producteurs indépendants de la musique classique sont confrontés à un nouveau défi : supporter économiquement la contrainte de jauges réduites de moitié. Avec comme handicap supplémentaire et inexplicable l’exclusion de ces producteurs indépendants de la musique classique du système d’aide de compensation de billetterie récemment mis en place par le Centre national de la musique. Une décision aberrante lorsque l’on considère que ces producteurs, ne percevant le plus souvent aucune subvention publique, sont plus que tout autre acteur du monde de la production musicale dépendants de leurs recettes de concerts.

 

Quelles sont les conséquences directes et concrètes pour un producteur indépendant comme vous de la crise que nous traversons depuis quelques mois ?

Laurent Brunner : Un premier effondrement qui risque d’être suivi par un second : après environ 60 annulations de spectacles par impossibilité (mars-juillet) ou par contrainte budgétaire (la nouvelle saison), nous voici face à la sentence mortelle de ne pas avoir de compensation pour les places condamnées : casser la recette en deux c’est signer notre disparition… Et pour l’Opéra Royal de Versailles, dont les ressources liées aux touristes visitant les jardins affichent -80%, la situation est vertigineuse : en fêtant ses 250 ans avec un succès croissant durant la dernière décennie, celle de sa résurrection en défendant un répertoire XVII-XVIIIèmes siècles, tout annonce sa fermeture si on ne vole pas d’urgence à son secours.

Dans ce contexte, comment réagit le public en cette rentrée  ?

Laurent Brunner : Le public, face à une avalanche ininterrompue de préconisations alarmistes et contradictoires, est très frileux : la dynamique de réservation est brisée par chaque nouvelle mesure restrictive. Au résultat, les seules salles « pleines » sont celles issues de reports, et il va maintenant falloir les séparer en deux représentations ou en exclure la moitié du public ! Et pour la musique classique, sans aide compensatrice : un coup de grâce ahurissant et scandaleux. La distanciation appliquée drastiquement aux salles de spectacle – – mais pas aux trains, avions etc… – est un étranglement du secteur du spectacle vivant. Elle doit absolument être levée, il en va de la survie des artistes.

 

« Pour l’Opéra Royal de Versailles, qui ne reçoit pas de subvention publique, la cessation de paiement s’annonce pour avril prochain, si une aide massive ne nous est pas apportée au plus vite. Alors STOP ou ENCORE ? »

 

Vous sentez-vous entendu, compris et finalement soutenu par les pouvoirs publics ?

Laurent Brunner : La volonté politique est forte, et les promesses salvatrices sont séduisantes, mais j’aimerais qu’elles soient – en pratique – au niveau nécessaire et n’abandonnent pas certains secteurs artistiques. Pour l’instant la musique classique, et spécifiquement celle interprétée par les ensembles indépendants – les plus brillants de notre époque !- est laissée à l’abandon, au risque de sa disparition. Car il faut anticiper encore au moins une année d’annulations et de très faible programmation. Qui tiendrait sans aide dans cette situation ? L’Etat ne peut seulement privilégier ses institutions musicales permanentes, il se doit de porter secours à chacun des acteurs de la filière classique, et les « indépendants » qui ne coûtent quasi rien en subventions par rapport à l’extraordinaire foisonnement qu’ils représentent, ne peuvent être les victimes d’un manque de clairvoyance de notre tutelle commune.

 

Que demandez-vous aux pouvoirs publics ?

Laurent Brunner : D’abord un traitement équitable par rapport aux autres secteurs artistiques, ce qui est une évidence. Sinon mieux vaut demander aux musiciens classiques de jouer dans les bals musette. C’est déjà le cas à l’étranger, là où la notion de ministère de la Culture n’existe pas : mais en France, la prééminence de l’Etat dans le secteur culturel est revendiquée par celui-ci depuis Louis XIV, et l’administration qui le représente est considérable : à elle de mener à bien la mission que la nation lui a confiée ! L’accès de la musique classique aux aides de compensation de billetterie du Centre national de la musique est une nécessité, sinon cette Maison Commune de la Musique n’est qu’un hôtel de passe-passe. La distanciation doit absolument être levée, sinon la période des fêtes de fin d’année – traditionnellement la plus forte recette du secteur – scellera ses funérailles. La grande faucheuse est au travail depuis six mois : les artistes et les techniciens, qui sont des centaines de milliers et représentent une attractivité exceptionnelle de notre pays (la fameuse exception culturelle) et un poumon de joie et d’intelligence pour les français, ne peuvent être sacrifiés. Enfin pour l’Opéra Royal de Versailles, qui ne reçoit pas de subvention publique, il affichera 5 millions de déficit en 2020, malgré l’ensemble des efforts déjà accomplis de réductions de toutes sortes, reports, chômage partiel, emprunt etc : la cessation de paiement s’annonce pour avril prochain, si une aide massive ne nous est pas apportée au plus vite. Qui ne coûterait pas plus que 2 kilomètres de pistes cyclables ou 3 ronds-points. Alors STOP ou ENCORE ?

Propos recueillis par Jean-Luc Caradec

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