La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Avignon - Entretien Kirill Serebrennikov

Les idiots

Les idiots - Critique sortie Avignon / 2015 Avignon Cour du Lycée St-Joseph
Crédit photo : Sergey Tabunov Légende photo : Kirill Serebrennikov

Cour du lycée Saint-Joseph / D’après Lars Von Trier / Mise en scène Kirill Serebrennikov

Publié le 26 juin 2015 - N° 234

Faire l’idiot pour échapper à la norme?  Pour déranger la société dans sa tranquille logique capitaliste qui bafoue la créativité de l’être ? S’inspirant très librement du film de Lars Von Trier, le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov, directeur du Gogol Center à Moscou, livre sa version des Idiots dans la Russie d’aujourd’hui.

En 1998, le film de Lars Von Trier suivait un groupe d’individus anti-bourgeois en quête de leur « idiot intérieur », qui libéraient leurs inhibitions et se comportaient en public comme des attardés mentaux. Quelle résonnance ces Idiots prennent-ils en Russie ?

Kirill Serebrennikov : Les Idiots encourent ici bien plus de danger qu’en Europe. Ils sont physiquement menacés, peuvent être tués, arrêtés, détenus ou attaqués par des fanatiques orientaux, des activistes orthodoxes ou autres religieux. Pour autant, cette pièce ne porte pas directement de message politique, même si, depuis sa création voici deux ans, elle se révèle de plus en plus pertinente au regard de l’évolution du contexte russe. Elle montre plutôt que personne ne peut se cacher de la vie. Les membres de cette communauté cherchent leur « tour d’ivoire » à travers ce jeu, cet état d’idiotie. Mais le monde extérieur est ainsi fait que le mur qu’ils dressent est détruit. Peut-on se cacher de soi-même ? Peut-on ignorer ce qui se passe alentour ? Puis-je me sentir en sécurité dans le refuge de ma propre folie ? Voilà les questions posées au public.

« Puis-je me sentir en sécurité dans le refuge de ma propre folie ? »

Vous développez dans vos mises en scène une approche du personnage taillé à même la personnalité des acteurs, dans une forme de « théâtre-vérité ». Comment avez-vous travaillé à partir du film ?

K. S. : Nous avons travaillé en suivant le procédé d’une étude. Ce fut notre méthode d’improvisation. Nous avons emmené les acteurs dans un asile. Ils ont observé à quoi ressemble une cellule privée, comment une personne se comporte dans son propre espace, à l’abri des regards. Ils ont travaillé « leur » idiot véritable puis nous avons tenté d’établir la communication dans le monde réel, c’est-à-dire qu’ils se sont risqués à sortir dans un état « d’idiotie » et ont rapporté des vidéos sur ce qui s’est alors produit. Dans ce spectacle, j’ai essayé de m’éloigner du théâtralisme pour toucher une nouvelle vérité. La notion d’authenticité au théâtre varie selon l’époque. Nous avons cherché une autre voie, celle du réel, de la véridique existence. Ce spectacle se déroule sans interruption, vit sa propre vie, différente à chaque représentation.

Le manifeste Dogme 95, lancé notamment par Lars Von Trier en réaction au formatage des super productions anglo-saxonnes, défend une esthétique dépouillé d’artifices, en prise avec un réel direct. Cette démarche vous a-t-elle influencé ?

K. S. : Nous l’avons traduite dans le langage du théâtre. Au début de la représentation, nous communiquons d’ailleurs le texte du manifeste. Le spectacle n’utilise pratiquement aucune lumière artificielle ni aucune hypothèse fausse. Nous essayons de devenir aussi honnêtes que possible. Naturellement, c’est une technique d’acteur…

Vous êtes souvent décrit comme agitateur ? Qu’en pensez-vous ?

K. S. : Je ne suis pas un agitateur. L’agitation et la propagande visent à susciter les raisonnements et les instincts primaires, alors que nos performances et nos spectacles portent au contraire le message opposé. L’homme est sophistiqué et la vie complexe. La réalité ne se réduit pas au noir ou blanc mais s’exprime dans une multitude de couleurs. Nous ne délivrons jamais une morale aux spectateurs, nous leur faisons confiance, nous les encourageons à s’engager dans un processus de réflexion.

 

Entretien réalisé par Gwénola David

A propos de l'événement

Les idiots
du Lundi 6 juillet 2015 au Samedi 11 juillet 2015
Cour du Lycée St-Joseph
Lycée Saint Joseph, 62 Rue des Lices, 84000 Avignon, France

A 22h, relâche le 7. Festival d’Avignon. 


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