La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Classique / Opéra - Entretien

Lee Blakeley

Lee Blakeley - Critique sortie Classique / Opéra
©DR

Publié le 10 avril 2011 - N° 187

Jusqu’où mène le désir…

Après le succès de A Little Night Music la saison dernière, Lee Blakeley revient au théâtre du Châtelet avec la création de Sweeney Todd, chef-d’œuvre de Stephen Sondheim fondé sur la légende populaire du barbier de Fleet Street, injustement envoyé au bagne par un juge qui convoite sa femme. La vengeance obsessionnelle du barbier le conduit à devenir meurtrier en série, Mrs Lovett transformant les cadavres en délicieuses tourtes à la viande. Le metteur en scène s’empare avec jubilation de cette pièce où la musique et les mots s’accordent merveilleusement.

Qu’appréciez-vous dans les oeuvres de Stephen Sondheim ?
 
Lee Blakeley : C’est un théâtre très intelligent, drôle, humain, émouvant, tragique, épique, intime… et remarquablement construit ! Stephen Sondheim réinvente toujours la forme, crée à chaque nouvel opus un matériau inédit, complètement différent. Tout est ici minutieusement dosé, pas une seule note ni un seul mot ne sont de trop. Le texte et la musique sont aussi importants l’un que l’autre, et Sweeney Todd constitue une parfaite synthèse des deux univers. C’est pour cette raison que la pièce fonctionne incroyablement bien. Ma formation étant autant nourrie de musique que de théâtre, ce type de mise en scène est pour moi un endroit naturel où travailler… et un réel plaisir !
 
 « Le texte et la musique sont aussi importants l’un que l’autre, et Sweeney Todd constitue une parfaite synthèse des deux univers. »
 
Sweeney Todd est-elle l’une de vos œuvres préférées ?
 
L. B. : Absolument ! Je connais cette pièce depuis mon enfance. Ma grand-mère me la racontait. Et quand j’étais à l’école d’art dramatique, c’était une oeuvre que je voulais vraiment monter. J’en ai vu de nombreuses versions, et lorsque Jean-Luc Choplin m’a demandé de la créer, ce fut un honneur ! C’est sans conteste un chef-d’œuvre captivant, non pas de théâtre musical mais simplement de théâtre.
 
Etes-vous inspiré par le Grand-Guignol ou l’expressionisme allemand dans votre mise en scène ?
 
L. B. : Pour moi la pièce s’apparente davantage à la tradition des “penny-dreadfuls“, littérature bon marché de l’époque victorienne, constituée de contes sombres, gothiques et sanglants, nourris de la tradition du mélodrame, et souvent vendus dans la rue. Ces contes s’inspirent notamment du théâtre jacobin (règne de James I, 1603-1625) de John Webster par exemple, théâtre qui recèle des pièces de vengeance terriblement meurtrières et brutales. Comme dans tout mélodrame, on retrouve dans Sweeney Todd quelque chose d’exacerbé et pourtant de réel, de vrai. La pièce tout entière traite de désir. Les personnages éprouvent tous des manques et désirs impérieux, qu’il s’agisse d’amour, de vengeance, ou de respectabilité. La pièce peut être définie comme une étude de la folie et de l’obsession.
 
Comment combinez-vous dans votre mise en scène les notions opposées de l’épouvante et de l’humour ? 
 
L. B. : C’est comme la vie même ! Vous pleurez, et l’instant d’après vous riez… L’horreur ici ne survient cependant pas comme dans un cauchemar, au contraire, tout ce qui arrive est psychologiquement enraciné, absolument là. L’idée de couper des gens en morceaux et de les mettre dans des tourtes est une chose extraordinaire, mais dans le contexte d’une société brutale et injuste, nous comprenons les motivations de Sweeney Todd. L’obscurité côtoie la lumière, et en cela la pièce recèle des vérités éternelles. Il s’avère que les gens qui devraient être bons ne le sont pas, et les gens qui font de mauvaises choses sont ceux que vous soutenez. La pièce nous invite à questionner qui est bon et qui est mauvais. Il n’y a pas de noir et blanc mais beaucoup de zones grises. Stephen Sondheim crée une œuvre accessible à la fois divertissante et riche de questionnements, sans jamais être moralisateur.
 
Sweeney Todd est-il un personnage typique du XIXe siècle ?
 
L. B. : Pas vraiment car c’est un antihéros, qui fait de mauvaises choses pour de bonnes raisons. La société brutale du milieu du XIXe siècle n’était pas structurée par des lois. Sweeney Todd a été victime d’une grande injustice, et la façon dont il agit afin de réparer ce tort bouscule le spectateur. Aujourd’hui encore, des gens haut placés se comportent mal… Au-delà du contexte historique, il est très intéressant de regarder agir Sweeney Todd, et cela suscite la réflexion. Que ferais-je si j’étais dans cette situation ? Cette question nous concerne. Le spectateur est activement invité à expérimenter une empathie envers les personnages, à se soucier d’eux, à comprendre leurs émotions. Le spectateur est partie prenante dans l’histoire. Nous sommes là pour le faire penser, pleurer, rire. C’est pour cela que nous allons au théâtre, pour être bousculé et stimulé par des idées et pour être diverti. 
 
Propos recueillis et traduits par Agnès Santi


Sweeney Todd, musique et lyrics Stephen Sondheim, mise en scène Lee Blakeley, direction musicale David Charles-Abell, Ensemble orchestral de Paris puis à partir du 8 mai orchestre Pasdeloup, du 22 avril au 21 mai à 20h, le 15 mai à 16h, le 21 à 15h, au Théâtre du Châtelet, 75001 Paris. Tél : 01 40 28 28 40.

A propos de l'événement



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