Entretien / Krystian Lupa

Le théâtre, ou la quête radicale de l’homme

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Grand entretien / Théâtre et politique
Entretien Krystian Lupa

Maître de la scène européenne, Krystian Lupa a présenté au Festival d’Avignon Les Relations de Claire de Dea Loher (2003),  Des arbres à abattre (2015) et Place des Héros (2016) d’après Thomas Bernhard, deux œuvres absolument éblouissantes et poignantes. Il a récemment créé Le Procès d’après Franz Kafka, programmé en France à Montpellier lors du Printemps des Comédiens 2018. Il livre son regard sur les exigences de son art et sur les conséquences de la réalité politique actuelle en Pologne.

Vous avez adapté et mis en scène plusieurs romans  – par Robert Musil, Fiodor Dostoïevski, plus particulièrement Thomas Bernhard, et aujourd’hui Franz Kafka. Quels sont les avantages de porter à la scène de grandes œuvres littéraires ?

Krystian Lupa : Les créateurs de mondes narratifs en prose sont plus enclins à la pénétration des espaces cachés de la vie. Les auteurs dramatiques, à quelques exceptions près (Tchekhov, Beckett, Bernhard…) sont plutôt des créateurs de projets théâtraux, dépliant le dialogue humain pour raconter leurs fables. Or le vrai dialogue entre les gens est anarchique et ne raconte aucune fable. Les œuvres en prose, en particulier celles des créateurs explorant les limites de l’insaisissable, proposent à l’adaptateur des objectifs et des défis impossibles, cela offre un champ plus large de recherche et de découverte que la simple réalisation de projets théâtraux d’auteurs dramatiques, car ces recherches se dirigent davantage du côté des secrets humains. Ces œuvres permettent l’incarnation de processus se trouvant au-delà du dialogue, là où l’esprit autonome de la représentation naît le plus souvent.

« Les créateurs de mondes narratifs en prose sont plus enclins à la pénétration des espaces cachés de la vie. »

Quelle sorte de réalité cherchez-vous à atteindre dans votre théâtre ?

K. L. : On peut nommer cette réalité de différentes manières : par exemple réalité transparente ou réalité de l’hyper-relation… On l’obtient à travers l’être rituel et la communauté corporelle et rythmique que sont les acteurs, dans une attention réciproque, dans une provocation mutuelle, qui se créent grâce à la participation consciente de l’acteur dans le rythme et les événements de l’espace – aussi bien dans l’espace du microcosme théâtral que dans l’espace des spectateurs. Des événements sont initiés dans ces deux espaces, ou à leurs frontières. Créer une telle communauté spatio-temporelle avec le spectateur, que l’on peut nommer une communauté rituelle, permet au spectateur de se frayer une sorte d’entrée dans l’endroit subjectif du jeu, et des monologues intérieurs d’acteurs-personnages. Le spectateur qui entre dans une telle ouverture se voit offrir une participation magique, des instants d’interpénétrations et d’osmose. La nécessité d’un incessant sacrifice improvisé de la part des acteurs entraîne un risque évident de fragilité, le maintien du rêve magique entre l’acteur et le spectateur menace de s’effondrer à tout moment, dès que s’éteint la combustion de la matière relationnelle commune entre les acteurs.

Pensez-vous que le théâtre puisse être un instrument critique qui révèle des choses profondes au spectateur ou qui révèle le spectateur à lui-même ? 

K. L. : Autant que possible. Précisément parce que c’est une réalité vivante, c’est un acte de participation pour le spectateur, dans lequel une voix humaine autre est réellement présente, hic et nunc, et en même temps, à travers le rituel ou le mystère, cette voix est dotée de stigmates d’une métaphore perpétuelle. Brecht cherchait quelque chose de semblable, et trouvait dans le théâtre un mystérieux espace approfondissant des discours politiques ou sociaux.

Votre regard sur le théâtre a-t-il changé au fil du temps ? De quelle manière ?

K. L. : Oh plusieurs fois. J’aurais quitté le théâtre il y a longtemps, si je n’avais pas changé de point de vue ! Je ne voudrais pas, en répondant à cette question, énumérer mes propres périodes de création. Ce qui est sûr, c’est que la découverte de phénomènes humains tels que Carl Jung, Robert Musil, Thomas Bernhard, Andy Warhol, Marilyn Monroe, Franz Kafka fut toujours pour moi la découverte de mondes changeant totalement mon regard sur le théâtre. Mon regard et mes pratiques s’aventuraient toujours le plus loin possible suite à ces découvertes, je n’étais pas toujours conscient de l’envergure et de la nature de ces changements, et je ne voudrais surtout pas les cataloguer. Ils sont consignés dans des « écrits de découverte ». Le lecteur de ces écrits pourrait certainement tirer des conclusions et définir des sortes de critères de changement. L’important pour moi, c’est toujours la quête la plus radicale de l’homme. Je ne pensais pas à changer mes idées sur le théâtre, c’est le théâtre qui, lui, constitue toujours un champ de pensées changeantes. Pendant tout ce temps, mes luttes avec le secret de l’acteur dépendaient également de la personne avec laquelle je m’identifiais à ce moment précis. Il y a probablement du vampirisme là-dedans…

A travers le suicide et l’enterrement du Professeur Schuster, votre exceptionnel et émouvant Place des Héros évoque notamment les ravages de la haine et la perte. Or dans plusieurs pays d’Europe, et notamment en Pologne, la voie nationaliste a pris le pouvoir. La culture et la liberté sont-elles en danger en Pologne ?

K. L. : Le pouvoir actuel, à l’instar des autorités de la République Populaire de Pologne (1952-1989), ou de l’Allemagne nationaliste-socialiste, aspire à créer son propre, nouvel art héroïco-historique, qui récrée à nouveau des valeurs catholiques et nationalistes dans la société. Les idées et les pratiques visant à créer une nouvelle élite d’artistes véritablement polonais s’intensifient à l’attention de ceux qui entreprendront la grande œuvre de véritablement labourer  la société culturelle polonaise et de faire connaître la Pologne dans le monde en tant que puissance culturelle. Avec tout le grotesque et l’infantilisme de ces idées et des activités entreprises, ce processus prend de l’ampleur et devient de plus en plus dangereux. Les autorités essaient d’acheter les artistes de diverses manières, en s’affirmant de plus en plus, en utilisant diverses méthodes explicites ou masquées de mise à l’écart des institutions culturelles et d’exclusion des créateurs dérangeants, étrangers ou idéologiquement hostiles selon leur appréciation. Pour l’instant, la plupart des artistes forment une opposition dense. Des organisations et des associations se sont créées, comme la Guilde des metteurs en scène polonais, et essayent de s’opposer à la politique culturelle du ministère de la Culture. Le nombre des œuvres qui combattent ce qui se passe dans notre pays augmente. J’espère vraiment que les attitudes des artistes polonais ne seront pas faciles à corrompre ou à briser d’une manière ou d’une autre…

« L’artiste est le signe avant-coureur des transformations. »

Comment voyez-vous les rapports entre l’art et le politique aujourd’hui ? Comment s’influencent-ils ?

K. L. : Ces deux sphères de l’activité humaine sont vouées à la polarisation, qui est déterminée par la différence fondamentale de leurs intérêts. Sartre affirme que chaque pouvoir s’efforce de maintenir et d’approfondir ses acquis. Quant à l’artiste, il ressent et perçoit la direction des changements, il est le signe avant-coureur des transformations et du progrès. Dans cette opposition, cependant, il y a la possibilité d’une stimulation mutuelle. Un politicien doté d’intuition, même s’il y en a de moins en moins aujourd’hui, appréciera chez l’artiste un adversaire avec qui il peut entrer dans une dispute créatrice et fructueuse. Le pouvoir qui évite l’affrontement avec un adversaire fort est condamné à la stagnation autoritaire, d’où une aliénation croissante, de l’hostilité et la peur de la société, l’enfermement dans la boîte de la terreur et des mensonges, et enfin la défaite et l’empreinte négative dans l’Histoire.

Qu’est-ce qui vous a poussé aujourd’hui à vous intéresser au Procès de Kafka ? Comment la réalité politique polonaise apparaît-elle dans votre pièce ?

K. L. : Le monstre sans visage de Kafka, qui attaque l’individu, le paralyse par des semblants de lois et l’accuse d’un crime indéfini au nom de présumées valeurs, c’est le syndrome de la situation actuelle, le diagnostic précis de l’absurdité de la réalité sociale contrôlée par les usurpateurs. Kafka devient l’image radiographique de notre récente réalité polonaise.

 

Propos recueillis par Agnès Santi

Traduction Justine Wojtyniak

A propos de l'événement

Festival d'Avignon
du Vendredi 6 juillet 2018 au Dimanche 29 juillet 2018

Avignon
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