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Théâtre - Critique

Le Grand Inquisiteur d’après Fédor Dostoïevski, traduction André Markowicz, adaptation et mise en scène de Sylvain Creuzevault

Le Grand Inquisiteur d’après Fédor Dostoïevski, traduction André Markowicz, adaptation et mise en scène de Sylvain Creuzevault - Critique sortie Théâtre Paris L’Odéon-Théâtre de l’Europe
© Simon Gosselin Le Grand Inquisiteur

d’après Fédor Dostoïevski / traduction André Markowicz / adaptation et mes Sylvain Creuzevault

Publié le 2 octobre 2020 - N° 287

Quelques semaines avant Les Frères Karamazov, qui sera créé à L’Odéon le 12 novembre 2020, Sylvain Creuzevault porte à la scène l’un des passages emblématiques du roman de Dostoïevski, intitulé Le Grand Inquisiteur. Une adaptation plus erratique que dialectique, qui rejoint notre époque à travers une forte dimension farcesque.

Après notamment Les Démons, présenté en 2018 à L’Odéon – Théâtre de l’Europe, Sylvain Creuzevault poursuit son compagnonnage avec l’auteur russe, qu’il a choisi à nouveau d’adapter afin d’éclairer « ce qu’il dit de notre temps ». Avant l’adaptation prochaine de l’entièreté du roman, il braque le projecteur sur la fameuse parabole du Grand Inquisiteur, lors de laquelle Ivan, intellectuel torturé par la question du mal, récite un poème à son jeune frère Aliocha, moine novice naïf et vertueux. Dans ce récit saisissant, le Christ revient incognito à Séville au XVIème siècle, alors que la veille une centaine d’hérétiques furent brûlés vifs. Le Cardinal Inquisiteur l’emprisonne et lui adresse un réquisitoire où il fustige la liberté que Jésus représente. « Pourquoi es-tu venu nous déranger ? » assène-t-il. « Il n’existe que trois forces, seulement trois forces sur terre qui sont capables de vaincre et de s’emparer pour toujours de ces rebelles débiles, pour leur bonheur – ces forces, ce sont le miracle, le mystère et l’autorité. » Tremblant d’obéissance, le troupeau des hommes serait donc plus heureux lorsqu’il est guidé… Au fil de l’avancée du spectacle, Sylvain Creuzevault opère des torsions du texte initial, des glissements et des changements de registre radicaux.

Prophètes et inquisiteurs

On retrouve d’abord les deux frères Ivan (Sylvain Creuzevault) et Aliocha (Arthur Igual), très brièvement et face public, puis le Christ et le Grand Inquisiteur (Sava Lolov), dans un dialogue qui reprend des extraits du texte de Dostoïevski, dialogue où le Christ ne peut que demeurer muet. On bascule ensuite dans notre actualité à travers une farce trash et macabre où officient Donald Trump (Servane Ducorps), Margaret Thatcher (Frédéric Noaille) et Joseph Staline (Sylvain Sounier), bouffons imbus de leur pouvoir, qui s’emploient à joyeusement éviscérer et dévorer un Christ assassiné sous les yeux d’un pape ricanant, avant de rejoindre les siècles précédents avec comme figure centrale Heiner Müller (Nicolas Bouchaud), présent à travers le texte Penser est fondamentalement coupable (1990).  Sans oublier Karl Marx. En abordant l’histoire du socialisme, le metteur en scène réinvestit un sujet qui lui est cher, qu’il se plaît à rapprocher des enjeux du christianisme. Nouveau prophète, Karl Marx s’avère bientôt réduit à être statufié et muet, quoique…  Si la maîtrise des effets scéniques est évidente, le jeu théâtral impeccablement mené, les parallèles bien établis entre Inquisiteurs d’hier et d’aujourd’hui, l’assemblage hétéroclite et éclaté qui constitue le spectacle ne convainc pas. Malgré des fulgurances, le flot des paroles convoquées est inégal, confus ; il se distingue par son aspect trop peu dialectique, alors même que le metteur en scène revendique de mettre en jeu les tensions entre bonheur, sécurité, liberté, justice… La réflexion sur l’accélération capitaliste et la machinisation du monde d’Heiner Müller, son analyse particulière – et très incomplète – d’Auschwitz émergent ici de manière beaucoup trop rapide pour être intéressante. Quant à « l’éternelle rébellion, quoi qu’il en soit », placardée en grosses lettres en début de représentation au côté de l’inscription « Dieu éternel ainsi soit-il », elle mériterait plus ample définition.

Agnès Santi

A propos de l'événement

Le Grand Inquisiteur
du Vendredi 25 septembre 2020 au Dimanche 18 octobre 2020
L’Odéon-Théâtre de l’Europe
Place de l'Odéon, 75006 Paris.

à 20h, le dimanche à 15h. Relâche le lundi et les 27 septembre et 11 octobre. Tel : 01 44 85 40 40. Durée : 1h45.


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