Théâtre - Entretien

Le goût des autres

Crédit : J.-M. Lobbé Légende : Laurent Fréchuret

Entretien / Laurent Fréchuret
Directeur du Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – Centre dramatique national

Le 31 décembre prochain, il laissera sa place de directeur du Théâtre de Sartrouville à Sylvain Maurice. Laurent Fréchuret revient sur son parcours de metteur en scène et sur les neuf années qu’il vient de passer à la tête du Centre dramatique national (CDN) des Yvelines.

« Mon parcours s’est fondé sur l’envie d’inventer, à plusieurs, toutes sortes d’histoires et de mondes. »

Avant de diriger le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, vous avez travaillé durant dix ans au sein de la compagnie Le Théâtre de l’Incendie, à Saint-Etienne. Sur quels engagements artistiques cette compagnie reposait-elle ?

Laurent Fréchuret : L’idée, lorsque j’ai fondé cette compagnie, en 1994, était de faire sortir les mots des livres pour qu’ils deviennent corps, voix, incarnation, de leur donner un écho organique. Nous voulions prouver que tout matériau littéraire dit « non dramatique » peut être exploré par le théâtre. D’une certaine façon, cela revenait à faire sortir les mots de leur solitude, comme j’étais moi-même sorti de ma solitude, à l’adolescence, en découvrant le jeu d’acteur, puis la mise en scène. Le point fondateur de cette aventure a été la découverte de Molloy, de Samuel Beckett. J’ai immédiatement voulu adapter ce roman à la scène, ce qui a donné lieu à une trilogie : Molloy, Malone meurt et L’Innommable

Cette volonté d’incarner des textes fondamentaux s’accompagnait de l’envie de les faire partager au public le plus large…

L. Fr. : Absolument. Notre ambition était de faire découvrir des auteurs exigeants – Samuel Beckett, Bernard Noël, James Joyce… – à un public populaire, un public qui n’aurait sans doute pas découvert ces auteurs à travers la lecture. Nous présentions nos spectacles dans de tout petits lieux, sans aucune subvention publique, de façon très alternative.

Est-ce cette idée de partage qui vous a donné envie de diriger un théâtre ?

L. Fr. : Oui, l’idée de partage des textes avec le public, mais aussi l’idée de partage de l’outil de travail avec d’autres artistes. Avant de prendre la direction du Théâtre de Sartrouville, j’ai été 6 ans en résidence au Théâtre de Villefranche-sur-Saône. C’est là que j’ai, pour la première fois, fait l’expérience de la petite démocratie qui se crée autour du poète, dans une maison de théâtre. Et ça m’a plu. Car je crois que j’ai le goût des autres. Le goût des spectateurs avec qui se noue, chaque soir, une relation spécifique. Le goût de tous les créateurs qui rendent cela possible. Mon parcours s’est fondé sur l’envie d’inventer, à plusieurs, toutes sortes d’histoires et de mondes. Mon action à la tête du Théâtre de Sartrouville m’a également permis de découvrir le plaisir que l’on a lorsque l’on travaille à rendre possible les projets des autres artistes.

Que retenez-vous des 9 années que vous venez de passer à Sartrouville ?

L. Fr. : Je retiens beaucoup de choses, parmi lesquelles le travail passionné de toute l’équipe du théâtre et des artistes qui ont participé aux 58 créations et coproductions programmées durant ces 9 saisons. J’ai été nommé à Sartrouville pour transformer ce théâtre – qui n’avait alors de CDN que le label – en CDN effectif, c’est-à-dire en véritable maison de création. Tous ensemble, nous avons inventé cet outil théâtral en créant une grande salle de répétition, puis une deuxième salle de 280 places, qui est en cours de construction. Au-delà même des infrastructures de travail, nous avons mis en place un programme de permanence artistique en engageant trois comédiens. Durant toutes ces années, nous avons travaillé à nouer des liens forts avec les habitants de Sartrouville, notamment en faisant évoluer le festival Odyssée en Yvelines du domaine du « jeune public » à celui du « tout public », mais aussi en organisant des chantiers théâtraux qui, chaque année, ont réuni 150 personnes âgées de 6 à 80 ans.

Quels aspects de cette mission de direction vous ont semblé les plus difficiles ?

L. Fr. : Sans doute, parvenir à être à 100% directeur de théâtre et à 100% artiste, ce qui évidemment revient à faire deux pleins-temps. Cela, en faisant attention de ne jamais se prendre pour un chef d’entreprise. Lorsque l’on dirige un théâtre public – c’est-à-dire un théâtre qui n’a pas vocation à faire de profit – ce sont les notions d’humanité et de passion qui doivent être placées au centre de tout, pas les chiffres. Le grand danger est d’oublier que l’on est un artiste, que l’on est là pour fabriquer des rêves.

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat

A propos de l'événement

Le goût des autres
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – Centre dramatique national, place Jacques-Brel, 78500 Sartrouville
Tél. : 01 30 86 77 79. www.theatre-sartrouville.com.
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