La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Le diptyque claudélien, un jeu de balançoire entre la gravité et le rire

Le diptyque claudélien, un jeu de balançoire entre la gravité et le rire - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre de la Tempête
Crédit photo : DR – La Tempête Légende : « Philippe Adrien, directeur du Théâtre de la Tempête et metteur en scène. »

Propos Recueillis Philippe Adrien
La Tempête / Partage de Midi et Protée (1ère version)
De Paul Claudel / mes Philippe Adrien

Publié le 18 décembre 2012 - N° 205

Après L’Annonce faite à Marie de Claudel en 1992, Philippe Adrien monte Partage de Midi et Protée. Une chance inouïe pour le metteur en scène, que cette « bascule » entre la tragédie et la farce, révélatrice de la nature incandescente et de l’appétit de vivre d’un poète inspiré. 

« Dans ma bibliothèque de jeune comédien, puis plus tard de metteur en scène et d’auteur, sommeillait en douce un texte de L’Annonce faite à Marie. Puis, le brechtisme et le néo-brechtisme ont entraîné naturellement la vogue de metteurs en scène qui ignoraient délibérément Claudel, ceci bien avant les mises en scène de Vitez. Or, je me suis toujours interrogé sur le « mode d’être » du comédien. Au cours d’un atelier à l’École du TNS, s’est imposée au groupe une thématique autour de la forme de croyance que suscite le travail de l’acteur. Aurait-elle à voir avec la foi ? La littérature dramatique traverse des doutes et des interrogations qui concernent la religion, en commençant par Le Tartuffe, par exemple, en continuant par L’Annonce… et en passant par Orgie de Pasolini ou Démons de Lars Noren. C’était pour moi une mise à l’épreuve directe de cette question religieuse vécue par les comédiens à travers de grandes œuvres. J’écoutais le texte de Claudel de la bouche des élèves-acteurs, donnant des indications pour les « calmer ». Et soudain, je ne supportais plus ni ne pouvais plus – émotionnellement – entendre cette incandescence du verbe et surtout l’écho qu’il produit en soi, un bouleversement inouï. Je me suis positionné d’emblée dans cette vision, s’agissant de la poésie et de la littérature dramatique : ne pas faire sonner, ni résonner, mais plutôt atténuer et étouffer cet effet de poésie. Ce souffle à la fois si fragile et si fort vient de la tradition française, passant par Hugo : dire tout dans un souffle. Le souffle est l’écho du poème avec ce qu’il comporte de verbalisation et de silence, que je n’ai retrouvé chez aucun autre poète. Lors de mes longues années d’enseignement au Conservatoire en classe d’interprétation, j’ai pu vérifier la dimension singulière de l’écriture claudélienne. Ces lignes poétiques se mesurent à l’aune d’un rythme intérieur, une inspiration énigmatique d’où se déduit le rythme de la respiration.

Jouer est un acte de foi

Claudel est doué d’un instinct scénique. Le plus souvent, la difficulté tient à la simplicité et au caractère élémentaire de ce qu’il met en jeu avec un, deux, trois personnages. Ce théâtre n’est pas essentiellement verbal, il relève d’une dramaturgie réaliste. Les personnages, ces « créatures de Dieu », leurs bons et leurs mauvais sentiments enchevêtrés, vivent entourés d’objets et sont en relation intense avec la Nature. Claudel est un chrétien sur fond de panthéisme, un païen dont la vision du monde n’est pas celle d’un croyant aveuglé par sa foi. Nous sommes des êtres non finis ou bien incomplets, orphelins de nous-mêmes : l’idée de Dieu serait cette présence susceptible de nous rendre complets à travers une « dramaturgie du miracle » (Gabriel Marcel). Claudel met au jour une blessure existentielle qui ne peut pas guérir et où cependant loge son espoir et s’inscrit son espérance. La lumière sourd d’une blessure, tout le monde est inéluctablement touché, là où se situe Dieu ou la Femme. L’une des fonctions du théâtre est de réveiller ce qui est plus grand que nous ; jouer est un acte de foi. À côté de la gravité de Partage de Midi et de ses montées d’énergie poétique et lyrique, mais aussi de ses premières scènes de vaudeville, Protée est, en échange, une farce paysanne, une immense raillerie sur la mythologie, une pièce dont parle avec brio Ionesco : « Paul Claudel est le dernier paysan, qui tire sa force de la terre, et sa terre est mystique. Claudel est un géant, un dieu de cette terre. » Quant à Protée, c’est un Ubu, un magicien d’opérette, un farceur qui fait parfois des blagues magiques assez sorcières. Le spectacle Protée est une merveille d’humour qui use de la vidéo, car le texte est contemporain des folies de Méliès. Cette bascule de Claudel du tragique au farcesque est un vertige. »

Véronique Hotte

A propos de l'événement

Le diptyque claudélien, un jeu de balançoire entre la gravité et le rire
du Samedi 12 janvier 2013 au Dimanche 24 février 2013
Théâtre de la Tempête
Cartoucherie 75012 Paris
Protée (1ère version). Du 10 janvier au 24 février 2013. Les 10, 11, 15 et 16 janvier à 20h. Les 12, 19 et 26 janvier, les 9, 16 et 23 février à 18h, les 13, 20, 27 janvier, les 10, 17 et 24 février à 15h30. Partage de Midi. Du 18 janvier au 24 février 2013. Du mardi au samedi à 20h, dimanche à 17h30. Tél : 01 43 28 36 36
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