La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Le Chercheur de traces

Le Chercheur de traces - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Vincent Arbelet Légende photo : Le ciné-théâtre de Bernard Bloch adaptant Kertész.

Publié le 10 mars 2011 - N° 187

Bernard Bloch effectue un intéressant travail d’adaptation du Chercheur de traces, d’Imre Kertész. Le résultat scénique est riche d’inventions, mais a tendance à écraser l’émotion sous la maîtrise.

Un homme revient dans une ville près de laquelle a eu lieu un indicible crime. Porteur d’une mission qui lui commande de retrouver les traces de l’horreur, il s’aperçoit progressivement que tout le trahit : les hommes, comme son hôte, qui invente des excuses pour ne pas l’accompagner dans son enquête ; mais aussi, et contre toute attente, les lieux du drame qui ont perdu leur sens en perdant leur fonction. La nature et le temps se font les ennemis de la mémoire : le « Jedem das Seine » de la porte de l’enfer ne rend pas leur dû mémoriel aux assassinés. Le chercheur de traces se retrouve condamné à ne pouvoir partager avec personne (ni sa femme, ni les touristes présents) les souvenirs que lui seul peut encore convoquer. Kertész rend compte, de manière aussi exigeante qu’iconoclaste, de l’expérience concentrationnaire. Rétif à tout sentimentalisme, allergique à tout effet complaisant, intransigeant dans sa forme et profondément incisif dans son analyse au scalpel de la psychologie des survivants, l’écrivain hongrois ne se laisse jamais aller à la facilité. A cet égard, le travail de Bernard Bloch constitue un vibrant hommage à l’exigence de son matériau textuel.
 
Maîtrise et complémentarité des effets artistiques
 
Adaptant avec intelligence le récit déceptif et elliptique de Kertész, il réussit à transposer théâtralement son propos, en confiant l’interprétation à trois comédiens. Il joue de la scène pour rendre les différents niveaux du texte. Au premier plan, hors scène, Xavier Béja interprète le narrateur ; au deuxième plan, Philippe Dormoy, Evelyne Pelletier et Jacques Pieiller jouent les rôles de cette quête ; enfin, sur un écran où sont projetées des images tournées par Dominique Aru, apparaît l’Alsace des environs du Struthof. Le passage des comédiens de la scène au film se fait avec aisance. Le ciné-théâtre ainsi agencé a l’immense mérite de suggérer la supériorité des mots sur les images : si le narrateur du proscenium parvient à évoquer l’insondable, les vues d’une Alsace ensoleillée rappellent combien l’amnésie a œuvré à effacer le passé. L’adaptation et sa réalisation spectaculaire constituent donc une proposition adéquate au sens du projet littéraire de Kertész : seule la littérature peut nommer l’innommable. Mais l’interprétation assez froide des comédiens et l’hyperréalisme glacial des images donnent un sentiment de désincarnation, qui finit par émousser toute possibilité d’émotion. On reste alors admiratif sans être véritablement touché, comme si la technique empêchait l’empathie. Cet effet paradoxal aurait mérité d’être dépassé pour véritablement rendre palpable l’absence abyssale et aspirante autour de laquelle gravite l’œuvre de Kertész.
 
Catherine Robert


Le Chercheur de traces, texte de Bernard Bloch d’après la nouvelle éponyme d’Imre Kertész (texte publié aux éditions Actes Sud) ; mise en scène de Bernard Bloch. Du 30 mars au 9 avril 2011. Du lundi au vendredi à 20h30 ; le samedi à 15h30 et 20h30. Théâtre Berthelot, 6, rue Marcelin-Berthelot, 93100 Montreuil. Réservations au 01 41 72 10 35. Spectacle vu au Théâtre Dijon-Bourgogne – CDN. Durée : 1h30.

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