La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Le Dodo

Le Dodo - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Giovanni Cittadini Cesi Légende photo : Yannick Jaulin joue les monstres gentils

Publié le 10 février 2011 - N° 185

Yannick Jaulin ressuscite le mythique dodo et narre ses aventures avec une truculence impayable, glissant, de comparaisons en métaphores, vers un éloge de la gentillesse, désopilant et émouvant.

Deux conteurs se partagent la vedette dans le nouveau spectacle de Yannick Jaulin : un humoriste patoisant au parler aurifère dont les pépites verbales évoquent la beauté drue d’un terroir originel défunt, et un diseur moderne, résolu à relayer l’histoire racontée par son compère en l’adaptant aux codes du théâtre et aux impératifs de la publicité ! Tous les deux se font les hérauts du dodo, le premier en narrant sa disparition, le second en tâchant de sauver sa mémoire et son honneur ! En schizophrène pétillant et sautillant, Yannick Jaulin passe d’un rôle à l’autre avec une plaisante aisance. De gambades en cabrioles discursives, il dénonce la folie profonde de notre époque qui menace, par son productivisme et son cynisme, tous les résistants contemplatifs allergiques au travail, et, pire encore, met à mal les vertus fictionnelles et festives de la langue en la transformant en machine à braire des slogans.
 
Pour une parole de résistance
 
Le dodo des îles Mascareignes, grandes pattes et ailes atrophiées, était un animal très gentil, trop gentil et trop doux, « ébobé, naïf, abruti », incapable de résister aux assauts des Hollandais invasifs qui l’éradiquèrent de son biotope. L’histoire naturelle, bonne fille, justifia servilement le meurtre de cette espèce en considérant le dodo comme un inadapté, condamné par sa lenteur pataude et sa philanthropie suicidaire… Tels sont également les défauts des victimes de la société contemporaine et du darwinisme social, qui considèrent que l’oisiveté est un vice et que la gentillesse est le masque de la bêtise. Voilà pourquoi Maurice, dodo humain dont Yannick Jaulin mime la benoîte placidité avec une tendresse confondante d’émotion, ne résiste pas face à la puissance normalisatrice de l’utilitarisme et du technicisme ambiants. Maurice en son terroir subit le même sort que le dodo en son île : pourchassé, vilipendé et bientôt liquidé comme tous les bienheureux désarmés. Si le dodo, « monstre gentil un peu inadapté » mérite d’être raconté, c’est parce qu’il nous rappelle que « ce n’est pas parce qu’on est minoritaire qu’on doit disparaître » et que la force n’est pas toujours juste. Certes, la vertu est souvent écrabouillée par le vice, certes le patois est méprisé par la novlangue aseptisée, certes le régionalisme semble ringard quand la mondialisation impose son uniformité insipide… Mais il reste des dodos goguenards qui « blerkent » pour le plaisir, des hommes qui, comme Maurice, font des bras d’honneur à l’adversité, et des artistes qui, comme Yannick Jaulin, réconcilient la langue avec le sens.
 
Catherine Robert


Le Dodo, texte et interprétation de Yannick Jaulin ; mise en scène de Laurent Brethome. Du 11 janvier au 13 février 2011 à 18h30 ; relâche le lundi. Théâtre du Rond-Point, 2bis, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris. Réservations au 01 44 95 98 21. Durée : 1h20. En tournée en France jusqu’en mai 2011 (renseignements sur www.yannickjaulin.com)

A propos de l'événement



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