La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Le Canard sauvage

Le Canard sauvage - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre de la Colline
© Elisabeth Carecchio Un grenier fantasmatique et un bien fragile refuge.

Théâtre de la Colline / de Henrik Ibsen / mes Stéphane Braunschweig

Publié le 21 janvier 2014 - N° 217

Après Peer Gynt, Les Revenants, Brand, Une Maison de poupée et Rosmersholm, Stéphane Braunschweig revient à Ibsen. Il nous offre une très grande mise en scène du Canard sauvage, intense, pimentée d’ironie, nuancée et profonde.   

 

C’est avec une époustouflante et subtile maîtrise que Stéphane Braunschweig met en scène Le Canard sauvage : les tensions entre l’exigence de l’idéal et la vie réelle, entre l’héritage du passé et la construction (ou destruction !) du présent, entre les illusions ou mensonges et la vérité y apparaissent dans toute leur densité et acuité, avec une pointe d’ironie délicieuse qui permet d’en sourire malgré le tragique. Rappel de la trame de départ, qui ne dit pas tout des fautes et secrets prêts à bondir comme un chien sur un canard. Gregers Werle revient dans la maison de son père, négociant et propriétaire d’usines, que le metteur en scène a choisi de faire apparaître sur un écran, figure tutélaire, écrasante, emblème d’un matérialisme et d’un capitalisme achevés. Des forêts sont abattues en son nom. Gregers retrouve son ami d’enfance Hjalmar Ekdal, dont le père, ex-proche du négociant, a connu la ruine et le déshonneur à cause d’une malversation. Hjalmar a épousé Gina, qui travaillait chez les Werle avant le décès de la mère malade. Hjalmar (Rodolphe Congé) et Gina (Chloé Réjon) ont une fille de quatorze ans, Hedvig, et vivent avec le vieil Ekdal, qui a besoin d’assistance. Le metteur en scène caractérise finement le couple : lui, veule et velléitaire, imbu de sa personne ; elle, concrète et affairée, d’une incroyable impassibilité. Hedvig et sa famille prennent soin d’un canard sauvage blessé, réfugié dans le grenier, métaphore de vies plombées de compromissions et bassesses.

Transparence aiguë contre mensonge vital

Invisible et omniprésent, le canard se niche dans un grenier qui s’ouvre en fond de scène, coin de nature artificielle et majestueuse à la croisée du fantasme et du réel, où pour le vieux chasseur les lapins ont remplacé l’ours sauvage. Elégamment épurée, en bois ( !), la scénographie révèle l’instabilité de la vie comme de l’esprit humain. Gregers quitte rapidement le domicile familial et se rapproche de son ami, tout entier investi d’une mission qui l’obsède. Il souhaite régler sa « dette envers l’idéal », réparer les fautes de son père et ouvrir les yeux de son ami, pour qu’il puisse vivre enfin une existence fondée sur la vérité. Il précipite ainsi tout le monde dans le chaos et une chute inéluctable, et singulièrement la plus innocente et fragile, Hedvig (Suzanne Aubert est bouleversante). Claude Duparfait compose une interprétation magistrale de Gregers : il réussit cette prouesse de montrer toutes les nuances de son personnage tendu et voué sans relâche à sa mission, au point d’être absent à lui-même et au monde. Des dimensions contradictoires se mêlent et cette absence au monde a des côtés risibles. Le Docteur Relling (Christophe Brault), ami et voisin des Ekdal, réprouve cette « fièvre de transparence aiguë » : lui a choisi le « mensonge vital » comme remède aux maux de la vie, pour maintenir un semblant de bonheur… « Les gens sont presque tous malades, malheureusement », dit-il. Le débat n’est en rien daté. Une pièce remarquable en tous points !

Agnès Santi

A propos de l'événement

Le Canard sauvage
du Vendredi 10 janvier 2014 au Samedi 15 février 2014
Théâtre de la Colline
15 rue Malte-Brun, 75020 Paris.
du mercredi au samedi à 20h30, mardi à 19h30, dimanche à 15h30. Tél : 01 44 62 52 52. Durée : 2h30.
x

Suivez-nous pour ne rien manquer sur le Théâtre

Inscrivez-vous à la newsletter

x
La newsletter de la  Terrasse

Abonnez-vous à la newsletter

Recevez notre sélection d'articles sur le Théâtre