La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

La Réunification des deux Corées

La Réunification des deux Corées - Critique sortie Théâtre Paris ATELIERS BERTHIER
Crédit photo : Elisabeth Carecchio Légende photo : Une scène de la vie conjugale vue par Joël Pommerat.

Reprise/Odéon-Théâtre de l’EuropeTexte et mise en scène Joël Pommerat

Publié le 26 novembre 2014 - N° 225

Joël Pommerat, en pleine maîtrise de son art, sonde le mystérieux lien qui tient les êtres ensemble.

L’un, l’autre… se cherchent et s’espèrent, comme deux parties du même. Peut-être s’ignorent encore, ou déjà, souvent s’indiffèrent, parfois se quittent. Reste alors un vide, un trou noir creusé dans la chair, un manque confus, quelque chose qui ronge la complétude… C’est ce lien obscur qui aimante les êtres que questionne à petites touches Joël Pommerat dans La Réunification des deux Corées. Certains appellent ça l’amour, ou bien le désir, d’autres l’habitude, l’affection ou le besoin. « Il m’a demandé cent fois ce qui n’allait pas entre nous. Je lui ai répondu qu’il n’est pas possible de continuer quand il n’y a pas d’amour. Alors, il m’a demandé en quoi devait consister cet amour. Et je lui ai répondu que je n’en savais rien puisqu’il n’est pas possible de décrire une chose qui n’existe pas / qu’on ne connaît pas. Je m’imagine avoir en moi des possibilités d’amour, mais elles demeurent enfermées à l’intérieur. » avoue « la femme qui demande le divorce », mariée depuis vingt ans. Cette séquence première, inspirée du scénario de Bergman, Scènes de la vie conjugale, désigne ce mystère impalpable que le théâtre tente de cerner, plus que de résoudre, à travers une vingtaine de fragments, comme autant d’échantillons prélevés à même la peau du réel.

Atrocement drôle

Ainsi passent une femme sans mémoire qui discute avec son époux devenu un inconnu, un couple qui s’invente sur un fantasme d’enfant, un instituteur aux prises avec des parents pour avoir consolé leur fils, une future mariée qui découvre que son promis a vaguement flirté avec ses quatre sœurs vingt ans auparavant, une femme violentée qui déclare malgré tout sa passion… La vie est atroce, souvent atrocement drôle. Comme chez Tchekhov. D’autant qu’ici Joël Pommerat raille moins le libertinage que la quête de chacun vers sa vérité, donc sa solitude. Il dévoile la faillite de l’existence tranquillement cachée sous le tapis du quotidien ou noyée dans le mensonge, les fantômes planqués dans les plis du présent, les rencontres bêtement manquées par dérapages incontrôlés, l’insoutenable réalité, si médiocre, si douloureusement triviale… L’auteur et metteur en scène maîtrise parfaitement l’art du plateau, servi avec une justesse sans faille par ses fidèles compagnons. Il manie aussi avec dextérité les dialogues où chaque mot tantôt agrippe l’autre au vol pour l’emmener dans une lutte insensée, tantôt griffe le grotesque de la situation, ou sème le doute et confond réel et fiction. Par un dispositif bi-frontal qui nous scinde et laisse deviner l’autre moitié du public en face, le drame se joue dans l’interstice intime, irréductible, qui nous sépare en nous-mêmes et des autres. Au cœur d’une béance. « L’amour, ça ne suffit pas », dit une femme. Oui, sans doute est-ce l’imagination qui nous relie ensemble.

Gwénola David

A propos de l'événement

La Réunification des deux Corées
du Mercredi 10 décembre 2014 au Samedi 31 janvier 2015
ATELIERS BERTHIER
1 rue André Suarès, 75017 Paris

 


réservations : 0144854040.


Durée : 2h. Texte chez Actes Sud-Papiers.


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