La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

La Résistible Ascension d’Arturo Ui

La Résistible Ascension d’Arturo Ui - Critique sortie Théâtre Sceaux Théâtre Les Gémeaux - Scène nationale de Sceaux
Légende : Le comédien Philippe Torreton.

Théâtre Les Gémeaux / de Bertolt Brecht / mes Dominique Pitoiset

Publié le 25 octobre 2016 - N° 248

Après Cyrano de Bergerac, Philippe Torreton retrouve le metteur en scène Dominique Pitoiset pour La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Le comédien interprète le rôle-titre de la pièce écrite par Bertolt Brecht en 1941, dans une transposition contemporaine qui dépasse le cadre d’une simple allégorie sur l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler.

Quel trajet avez-vous effectué, avec Dominique Pitoiset, pour aller de Cyrano de Bergerac à La Résistible Ascension d’Arturo Ui ?

Philippe Torreton : Il y avait, d’abord, une envie commune et évidente de retravailler ensemble, cela en retrouvant le maximum d’artistes qui composaient l’équipe de Cyrano. Et puis, il y eu le désir d’interroger ensemble la politique. Dans un premier temps, Dominique m’a proposé de créer un spectacle sur Jean-Paul Sartre, en se servant de certains de ses textes comme de matériaux.

Cette idée ne vous a pas convaincu ?

Ph. T. : Disons que je la trouvais passionnante d’un point de vue intellectuel, mais que j’avais un doute quant à la force théâtrale d’un tel projet. Et alors que nous travaillions sur cette idée, nous n’arrêtions pas de parler de ce qui se passait en France et en Europe – dans cette Europe qui ressemble de moins en moins à une utopie de peuples rassemblés pour cesser de se faire la guerre mais qui se tourne, au contraire, de plus en plus vers les nationalismes. Un jour, je me suis dit qu’il y avait une pièce qui parle formidablement de tout ça, c’est La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Dominique a tout de suite été conquis par cette idée.

Dans quelle époque situez-vous la pièce de Brecht ?

Ph. T. : Nous la situons aujourd’hui. Nous nous sommes très vite aperçus que si l’on joue les années 1930, le nazisme, un personnage d’Arturo Ui excité, nerveux, en bref si l’on est dans la caricature d’un Hitler excessif et grotesque, la pièce a moins de pertinence. Et à l’inverse, si l’on prend tout ce que dit Arturo Ui de façon normale, comme si ce personnage pouvait avoir raison, le sens politique de la pièce est beaucoup plus fort. Depuis pas mal de temps, on s’habitue à entendre des choses épouvantables dites par des gens – femmes et hommes politiques de tous pays – sur un ton d’évidence. Finalement, on se rend compte qu’on n’a absolument rien compris à ce qui s’est passé il y a 80 ans. Car ce n’est jamais en flattant la pire portion de la population qu’on la jugule. Au contraire, on lui donne ses lettres de noblesse.

« Il faut représenter le fascisme comme il se montre aujourd’hui : vêtu de beaux costumes. »

N’avez-vous pas peur qu’en « aplanissant » les propos d’Arturo Ui, certains spectateurs se laissent séduire par eux ?

Ph. T. : Notre but n’est pas de penser à leur place, mais de faire appel à leur sens critique. Nous avons vraiment envie de laisser les gens se débrouiller avec ce qu’ils entendent. Sans grossir le trait. Sans leur indiquer une direction à suivre. En fuyant, comme je l’ai dit, toute approche hitlérienne du personnage d’Arturo Ui. Bien sûr, dans les années 1940, Brecht voulait montrer à ses contemporains que l’on aurait pu éviter la montée du nazisme. Il passe donc par la caricature, il fait des nazis des êtres médiocres, des petits gangsters de Chicago qui cherchent à avoir le monopole sur le commerce du chou. Mais aujourd’hui, l’époque a changé. Ces gens-là se donnent un bon profil. Ils affichent des airs de respectabilité, s’expriment à travers des discours apaisés. Je crois qu’il faut représenter le fascisme comme il se montre aujourd’hui : vêtu de beaux costumes.

Par quels biais avez-vous transposé cette pièce dans notre époque ?

Ph. T. : On sort Arturo Ui de l’univers de Chicago et des cageots de choux-fleurs. On n’est plus à l’échelle d’une ville, mais d’un pays. Il n’y a plus de maire, mais un président. Et l’on parle du commerce de façon générale, en essayant d’être le plus clair possible sur les processus de corruption et de manipulation financière qui sont à l’œuvre. Car si on ne comprend pas ça, on ne comprend pas l’ascension d’Hitler. La corruption, c’est la faiblesse des gouvernants qui laissent la possibilité au fascisme d’arriver au pouvoir. Ce texte écrit en 1941 a une vertu peut-être encore plus aiguë aujourd’hui, dans cette France qui, 15 ans après le choc immense qu’a été la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002, se retrouve dans une situation où tout le monde considère comme acquis que sa fille passe, elle aussi, le premier tour des prochaines élections présidentielles.

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat

A propos de l'événement

La Résistible Ascension d’Arturo Ui
du Jeudi 10 novembre 2016 au Dimanche 27 novembre 2016
Théâtre Les Gémeaux - Scène nationale de Sceaux
49 Avenue Georges Clemenceau, 92330 Sceaux, France

Du mardi au samedi à 20h45, le dimanche à 17h. Durée de la représentation : 2h30. Tél. : 01 46 61 36 67. www.lesgemeaux.com.


 


Egalement du 2 au 6 novembre 2016 à la Scène nationale d’Annecy, du 1er au 3 décembre au Théâtre de Cornouaille - Scène nationale de Quimper, du 7 au 10 décembre au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, du 13 au 15 décembre à la Scène nationale de Chalon-sur-Saône, les 5 et 6 janvier 2017 à la Maison de la Culture d’Amiens, les 10 et 11 janvier à la Scène nationale de Valenciennes, le 14 janvier au Théâtre d’Antibes, du 17 au 21 janvier au Centre national de création de Châteauvallon, du 25 au 27 janvier à la Scène nationale de Sète et du Bassin de Thau, du 31 janvier au 4 février au Théâtre Dijon-Bourgogne, du 7 au 11 février au Théâtre du Gymnase à Marseille, du 15 au 17 février à La Comédie de Saint-Etienne, du 24 au 26 février au Théâtre de Sénart, les 2 et 3 mars à la Scène nationale de Perpignan, du 7 au 11 mars à la MC2 de Grenoble, du 14 au 16 mars à la Scène nationale de Chambéry, du 21 au 24 mars à la Scène nationale de La Rochelle, du 29 au 31 mars à la Scène nationale de Brest, les 26 et 27 avril à la Scène nationale de Saint Brieuc.


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