La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Les Bâtisseurs d’Empire ou Le Schmürz

Les Bâtisseurs d’Empire ou Le Schmürz - Critique sortie Théâtre
Une drôle de famille lancée dans une drôle de fuite… DR

Région / en tournée / de Boris Vian / mes Vincent Ecrepont

Publié le 25 octobre 2016 - N° 248

Après diverses écritures de l’intime, Vincent Ecrepont met en scène avec succès cette tragédie féroce et burlesque. Un périple drôle et cinglant, contre le rétrécissement de la pensée et la fermeture des issues !

Etonnant à quel point s’imbriquent dans cette pièce cocasserie et noirceur. A quel point son ancrage faussement réaliste, son langage qui dérive vers l’absurde et son alliage entre superficialité convenue et surgissement d’une violence brute laissent émerger un théâtre vraiment stimulant. Rarement montée, sa théâtralité recèle de formidables atouts que cette mise en scène déploie avec une efficacité millimétrée, en faisant place à ses aspects contradictoires avec un sens aigu du détail et de la nuance. Dans un bel écrin scénographique épuré, décontextualisé, permettant d’organiser parfaitement le mouvement et l’amenuisement de l’espace, ce drôle de périple familial s’élève au-delà de sa dimension sociale et burlesque et rejoint une forme de gravité existentielle et nue. Car il y a finalement quelque chose de beckettien dans ces personnages, quelque chose de l’entêtement infini de Winnie… Régulièrement, effrayés par un Bruit lancinant qui monte, Léon le père, Anna la mère, Zénobie la fille et Cruche la bonne se précipitent dans l’appartement du dessus, toujours plus étriqué. A chaque fois, ils abandonnent un peu plus d’objets, de souvenirs et de confort. Prisonniers de leur peur, tous déchaînent fréquemment leur violence sur le “Schmürz“, créature silencieuse, avec une cruauté inouïe, de manière compulsive et soudaine. Seule la fille échappe à ce comportement terrifiant, et tente de trouver un sens à ce qui se passe.

Banalité du pire

Ecrite en 1957 en pleine Guerre d’Algérie, dépassant cependant tout aspect historique ou temporel, la pièce interroge profondément la fragilité instable de la vie, et la permanence de la violence dans les sociétés humaines. L’apparence de normalité dissimule ici des abîmes. Le langage même s’engouffre dans l’absurde et une logique irrationnelle et incohérente : c’est très drôle, et c’est aussi très symptomatique. Ce qui est à l’œuvre, c’est la banalité du pire, la déresponsabilisation, le conformisme qui incite à « se faire une raison » dans les pires situations, sans aucun égard pour le réel et la souffrance. Le rétrécissement de l’espace révèle celui d’une pensée faible et dénote une solidarité impossible. Même si le dernier acte, monologue du père, s’avère un peu plus bavard, l’ensemble est percutant et d’une évidente modernité. Vincent Ecrepont orchestre le jeu théâtral avec minutie et un juste équilibre, et les comédiens sont excellents – Josée Schuller (remarquable Cruche !), Marie-Christine Orry (la mère), Gérard Chaillou (le père), la fille (Kyra Krasniansky)… Comment aujourd’hui écouter le monde et le construire ? Il y a tant de manières de mal le faire…

Agnès Santi

A propos de l'événement

Les Bâtisseurs d’Empire ou Le Schmürz
du Vendredi 4 novembre 2016 au Vendredi 16 décembre 2016

France

En tournée. Théâtre du Beauvaisis à Beauvais (60) les 4 et 5 novembre. Maison des Arts et Loisirs à Laon (02) le 8 novembre.
 Maison de la Culture à Nevers (58) le 16 novembre. Théâtre Municipal à Abbeville (80) 
le 24 novembre. Théâtre des halles à Avignon (84) 
les 15 et 16 décembre. Le Palace à Montataire (60) le 10 février. Spectacle vu lors de sa création à la Comédie de Picardie en octobre 2016.


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