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Classique / Opéra - Gros Plan Débat

La dernière rentrée classique de Pleyel

La dernière rentrée classique de Pleyel - Critique sortie Classique / Opéra Paris A l'affiche

La salle de la Rue du Faubourg Saint-Honoré n’accueillera plus de concerts de musique classique à partir de janvier prochain. Une décision qui fait débat.

Le paysage musical parisien est en pleine mutation. A l’automne sera inauguré le nouvel Auditorium de la Radio – une salle en vignoble dont l’acoustique a été supervisée par Yasuhisa Toyota. C’est là que se produiront majoritairement les deux formations de la radio : l’Orchestre National de France et l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Encore plus à l’ouest, la cité musicale de l’Ile Séguin, réalisée par l’architecte Shigeru Ban et dont l’ouverture est prévue en 2016, comprendra une salle de concert destinée à la musique classique. La programmation, chapeautée par Olivier Mantei (le nouveau patron de l’Opéra-Comique) fera la part belle au bien nommé Insula Orchestra de Laurence Equilbey. Mais surtout, l’événement majeur, c’est bien sûr l’inauguration en janvier prochain de la Philharmonie, construite par Jean Nouvel dans le parc de la Villette. Un équipement ambitieux architecturalement et acoustiquement, dont le coût aura atteint près de 400 millions d’euros. Une dérive financière qui explique le peu d’enthousiasme des politiques (Ville comme Etat) à inaugurer un tel édifice en plein contexte d’austérité. Aux manettes : Laurent Bayle et son équipe rôdée de la Cité de la Musique-Salle Pleyel.
Victime collatérale
Reste une victime collatérale de cette mutation de l’offre : la Salle Pleyel. A partir de janvier prochain, cette dernière, qui passera sous les mains d’un investisseur privé, ne pourra plus accueillir de concerts de musique classique. L’avis de marché d’occupation et d’exploitation est on ne peut plus clair: « La programmation exclut tout concert ou spectacle de musique classique quelle qu’en soit la forme (concert symphonique, récital, musique de chambre, opéra, etc.), y compris dans le cadre de manifestations à vocation commerciale ou de manifestations à vocation non commerciale (mécénat, soirée de bienfaisance, etc.). La durée de la Convention est comprise entre 15 et 20 ans. » Au programme donc : du jazz, du rock, des musiques du monde… : ce que l’avis de marché dénomme joliment et au fond peut-être avec un certain mépris « musique populaire de qualité ». Car une improvisation de Sonny Rollins ou de Keith Jarrett contient probablement beaucoup plus de musique savante et complexe que bien des pages de compositeurs mineurs estampillés « classique ». Mais ceci est un autre débat ! Autant de genres qui ont d’ailleurs déjà été mis à l’affiche ponctuellement ces dernières saisons à Pleyel – une manière de préparer le terrain. Pour Laurent Bayle, le but est de ne pas concurrencer la Philharmonie, qui avec ses 2400 places disponibles doit trouver son public. Mais la pilule a du mal à passer auprès de nombreux mélomanes et professionnels du secteur. Yves Riesel, patron de Qobuz et Abeille musique, déclare à La Terrasse : « Ce qui est choquant, c’est l’autoritarisme culturel post-post boulezien, et la concentration de moyens étatiques concédés à une poignée, qui mène à une impunité de programmation. Laisser du classique à la Salle Pleyel, c’est offrir sans que cela coûte à la collectivité (l’exploitation sera privée) un petit espace de liberté d’expression à d’autres sensibilités, c’est retrouver de la diversité et de la concurrence dans le concert classique parisien. Ont-ils si peur de leur aventure, les génies de la Philharmonie, qu’ils ne puissent laisser s’exprimer à Pleyel une ou deux de ces associations symphoniques parisiennes scandaleusement paupérisées, et quelques artistes qu’ils n’invitent jamais malgré les moyens dont ils disposent ? »
Rénovation adaptée aux concerts symphoniques
La Salle Pleyel, initiée par les célèbres fabricants de piano, a été construite par Gustave Lyon pour accueillir dès l’origine des concerts de musique classique. Un édifice qui bien que salué par Le Corbusier connut toujours de sérieux problèmes acoustiques. La dernière rénovation majeure de la salle a été supervisée par Artec, la célèbre agence d’acoustique américaine à qui l’on doit entre autres la salle de Lucerne. Partisan de « la boîte à chaussure », les responsables d’Artec ont changé la physionomie de la salle pour l’adapter davantage aux concerts symphoniques, avec notamment l’installation de places situées derrière l’orchestre. Ce détail est loin d’être anodin, car une telle configuration ne fonctionne que pour la musique classique. Dans les concerts de musique amplifiée, il n’y a aucun intérêt à être installé derrière les haut-parleurs… Et surtout, le design même de la salle, dans les tons blancs, paraît bien froid pour les musiques actuelles. Sans parler de la localisation, dans le quartier bourgeois de la place des Ternes, jusqu’à présent peu identifié comme un spot des musiques alternatives. Les associations de ce quartier ne manquent par ailleurs jamais une occasion de se manifester à la moindre nuisance sonore…
Une histoire arrêtée
Rappelons que l’achat par l’Etat de la Salle Pleyel s’est fait en même temps que la validation du projet de la Philharmonie de Paris. L’Etat imaginait-il alors que Pleyel et la Philharmonie pouvaient co-exister ? On ne sait… Pour autant, la Philharmonie de Paris a toute sa légitimité : il manquait jusqu’alors une grande salle de concert symphonique, et son implantation au nord-est de Paris est idoine pour développer ce nouveau public qui manque tant au classique. Mais la Salle Pleyel aurait-elle nécessairement fait de l’ombre à ce nouvel équipement ? La question mérite d’être creusée. Le pari de la Philharmonie ne sera réussi que si le projet parvient à aimanter de nouveaux publics de l’Est et du centre de Paris, il n’est en effet pas acquis que ceux de l’Ouest parisien fassent le voyage. La Salle Pleyel avec ses qualités et ses défauts et malgré ses moult liftings s’inscrivait dans une perspective longue, qui représente une richesse et incarne une part importante d’une mémoire musicale française. Enfin, à l’heure des croisements des genres artistiques – d’ailleurs si bien défendus par l’équipe de la Cité de la Musique -, pourquoi interdire un genre musical ? Un projet du Quatuor Ebene avec des jazzmen ou un concert de l’Arpeggiata avec des musiciens traditionnels seront-ils acceptés à la Salle Pleyel ? Ou feront-ils les frais de cette interdiction ?

Jean-Luc Caradec

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