La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Emmanuel Wallon

La création : patrimoine de l’avenir

La création : patrimoine de l’avenir - Critique sortie Avignon / 2012

Publié le 10 juillet 2012

Professeur de sociologie politique à l’Université Paris Ouest Nanterre, spécialiste des rapports entre les arts et les pouvoirs en Europe à l’époque contemporaine, Emmanuel Wallon est préoccupé par la façon dont les structures culturelles sont affectées par la crise. Il souligne les risques, mais s’attache surtout à définir un horizon d’action.

« Il serait absurde de ne pas faire appel aux ressources artistiques dans une période de transformation profonde de notre rapport au monde. »
 
De quelle nature est la crise culturelle européenne ?
Emmanuel Wallon : Ce n’est pas tant la conjecture particulièrement tendue sur le plan financier qui touche un secteur vulnérable, que la contradiction flagrante qui traverse le domaine des arts et travaille nos sociétés, bien au-delà de ce que l’on a coutume d’appeler lechamp culturel. Les discours gouvernementaux, les textes communautaires relatifs à la stratégie de Lisbonne ou sa remplaçante Europe 2020, les études d’experts sur l’économie de l’immatériel, plaident tous pour la nécessité d’un investissement public accru en faveur du développement d’une société de la créativité et d’une économie de l’intelligence. Toute la problématique des investissements d’avenir implique le droit à l’art. Plus que jamais, la création, comme le signifiait déjà Malraux, est le patrimoine de l’avenir. On s’accorde assez largement à le reconnaître. Pourtant les crédits sont bloqués partout. Dans le budget de la France et dans les fonds européens, dans les programmes sociaux-démocrates comme dans les politiques libérales de nos voisins. Le hiatus entre les intentions et les actes, entre la prise de conscience d’un devenir qui repose sur le savoir allié à l’invention et la résolution d’y consentir des efforts, voire des sacrifices en termes de priorités collectives, ne cesse de s’approfondir.
 
Quelles en sont les traductions concrètes ?
E.W : Le conformisme est encouragé alors même qu’il y a une absolue nécessité à mobiliser invention, créativité, imagination. Et il l’est de plusieurs manières.  Endettés, les Etats se désengagent et tendent à considérer les dépenses culturelles comme des variables d’ajustement. Les premiers effets d’ordre conjoncturel sont donc budgétaires. Dans un même mouvement, la dégradation des comptes due au retrait de la puissance publique accentue la logique du marché. Le modèle d’allocation des ressources fondé sur la compétition, masquant la carence de crédits, gagne le secteur culturel. Le service public a encore de beaux restes en France, grâce à la dynamique de la décentralisation. Mais la mutilation des subventions ministérielles, accaparées par les institutions nationales et conditionnées par le critère de « l’excellence », délite le système des financements croisés. Les collectivités territoriales dont les marges d’initiative ont été réduites par la réforme de la fiscalité locale et les transferts de charges mal compensés, doivent à leur tour restreindre leurs dépenses d’investissement et de fonctionnement. Il faut nuancer le propos selon les secteurs d’activité. La situation du spectacle vivant est aggravée du fait d’une spécificité structurelle : dans une telle branche, les économies d’échelle et les gains de productivité n’ont pas de sens. Non seulement les subventions publiques y sont nécessaires pour maintenir la qualité et la diversité mais elles doivent évoluer plus vite que l’inflation moyenne constatée, sans quoi, le coût du travail artistique augmentant plus vite que celui des produits manufacturés, les marges de production en seraient inévitablement amenuisées. De grands établissements culturels doivent déjà contracter leur offre et renchérir leurs tarifs. Quant aux petites structures, elles souffrent ou meurent en silence.
 
Comment remédier à cette  situation critique ?
E.W : L’approche la plus dangereuse de la crise consisterait à la regarder comme une fatalité. Le discours ambiant prône la purge et la disette, justifie les coupes sur tous les fronts. Or, il serait absurde de ne pas faire appel aux ressources artistiques dans une période de transformation profonde de notre rapport au monde, de mutation des modes de production et de consommation. Il faut accorder à la création et à la critique un véritable droit de cité, en desserrant les contraintes et en soutenant l’initiative. Cela se jouera sur trois axes. D’abord, un nouvel acte de décentralisation est urgent pour mieux répartir les droits et les obligations des collectivités en matière culturelle, pour libérer les forces de la société à tous les niveaux et pour émanciper cette France des contre-pouvoirs mise à mal depuis cinq ans. Ensuite, l’élévation au rang de priorité nationale de l’éducation artistique et culturelle généralisée pour tous, de la maternelle à l’université, ne saurait être opposée au soutien à la création : au contraire, l’artiste doit être reconnu et conforté dans ses droits sociaux en échange de sa contribution à une telle mission de service public. La construction d’un système de rétribution de droits d’auteur adapté à l’ère du numérique représente un troisième chantier. En définitive, il importe d’amender l’idée que l’on se fait de la dépense culturelle publique pour en restaurer la légitimité. Celle-ci vise d’une part à procurer aux citoyens de toutes conditions les moyens de s’orienter et de s’épanouir dans l’univers des signes, d’autre part à faire place à la génération montante portée à croire – non sans raisons – qu’on voudrait sauter son tour de parole. C’est donc une dépense civilisatrice. Oui, sans doute il faut davantage d’argent pour la culture. Mais il importe aussi de le répartir d’une manière plus audacieuse, qui ménage mieux la part de l’avenir.
 

Propos recueillis par Marie-Emmanuelle Galfré

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