La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

La Cerisaie

La Cerisaie - Critique sortie Théâtre
Crédit : Éric Bénard Légende : « La Cerisaie enchantée par les souvenirs d’enfance et le désir de vivre. »

Publié le 10 novembre 2010

Paul Desveaux invite la famille fugitive de La Cerisaie à la belle étoile, entre mélancolie et gaieté. Une leçon tchékhovienne d’existence et de poésie.

Un rien endiablée, une troupe juvénile et joyeuse des années 70 investit l’espace scénique de La Cerisaie : jupe légère et colorée au genou pour les jeunes filles en bottines, pantalon et veste libre pour les jeunes gens. Tous s’assoient à terre, les jambes déployées dans des postures enfantines. Un livre à la main, ou bien attentifs à un subtil pas de danse, ils sont là qui se rencontrent ou bien s’évitent. Lioubov (Océane Mozas), la maîtresse du domaine, revient, après plusieurs années, auprès de son frère rêveur Gaev (Daniel Delabesse), surveillé par le vieux Firs (Jean-Claude Jay), livrée noire chaplinesque et accessoires blancs. Les jeunes filles paradent, Ania, Varia, et l’éternel étudiant Trofimov, sans oublier les familiers de la maison. Le séduisant Lopakhine (Christophe Grégoire) est présent aussi, ancien moujik et acheteur pressenti. La fresque à la fois rustre et poétique de Paul Desveaux séduit le regard, agrippé par l’esquisse d’un parquet en oblique que traverse un tapis persan, arrêté par la perspective d’une maison de campagne brute. L’étage est découpé en écharde avec un toit endommagé pour que pénètrent le plein air et l’immensité du ciel, mêlant un vent de liberté au néant de l’oppression. Une échelle de bois en guise d’escalier intérieur et quelques fauteuils d’époque meublent l’espace, veillé par un arbre de métal énigmatique aux branches géométriques, mi-Beckett mi-Tinguely.
 
C’est pourtant au présent qu’il faut vivre, bâtir et agir.
 
La demeure semble dévastée, guerre, exode, exil : les habitants errants sont de probables gens du voyage, munis de leur valise. La bande sonore fait entendre le leitmotiv rebattu de la crise économique et de la récession. Paul Desveaux inscrit sa Cerisaie dans le présent, à la limite du gouffre entre le passé et l’avenir, au plus près de la lutte entre le repli ou l’action : « La Russie tout entière est notre jardin… nous sommes au moins de deux cents ans en retard… nous n’avons aucune attitude positive à l’égard de notre passé, nous ne faisons que philosopher… ». C’est pourtant au présent qu’il faut vivre, bâtir et agir. La cerisaie pourrait être transformée en datchas dont les estivants deviendraient les propriétaires. À la condition obligée de préférer la loi de la consommation et du profit à l’exigence de la pensée et des idéaux de justice et de devoir social. Échapper à soi apparaît sans nul doute, comme une utopie. Pour Lioubov, il est douloureux de renoncer à sa chambre d’enfance pour sortir de l’ennui et découvrir le monde. Et Lopakhine a de l’argent plein les poches, il ne voyage pas, il travaille ; il célèbre l’instant présent, sans attendre d’hypothétiques bonheurs. Face à cette alternative sans retour, le désir fait tourner le monde léger et le bal final chorégraphié déroule ses chants dans une grâce onirique.
 
Véronique Hotte


La Cerisaie, d’Anton Tchékhov ; traduction André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène de Paul Desveaux. Du 25 novembre au 11 décembre 2010 à 20h. Athénée Théâtre Louis Jouvet 7 rue Boudreau Paris. Réservations : 01 53 05 19 19 Spectacle vu à Louviers, Scène Nationale, dans le cadre du Festival Automne en Normandie.

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