La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Jean-Yves Ruf

Jean-Yves Ruf - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 mars 2011 - N° 187

Voyage au cœur de la conscience

Représentant de commerce fringant, Traps se retrouve coincé en rase campagne par une panne de voiture. Il trouve asile chez un juge retraité, qui, avec quelques complices, rejoue les grands procès… Dans La Panne, l’auteur suisse Friedrich Dürrenmatt creuse les vertigineux labyrinthes de la culpabilité. Le metteur en scène Jean-Yves Ruf a réuni une troupe de grands comédiens suisses qui mènent avec une perverse subtilité ce cruel voyage au cœur de la conscience.

« Les comédiens superposent visages sociaux et intimes. »
 
Quelle est la panne qui frappe ce personnage ?
Jean-Yves Ruf : Traps, 45 ans, marié, tranquillement heureux, nouvellement promu dans son entreprise de textile, s’est laissé embarquer dans le mouvement d’une existence divertie par les ambitions, les préoccupations, le travail, les objectifs de réussite… Cette panne de voiture le contraint à s’arrêter, physiquement, métaphysiquement. Il arrive chez un retraité qui lui offre le gite et le couvert, qui l’invite à participer à la soirée qu’il organise avec ses vieux amis. Traps se retrouve ainsi soudain déconnecté de son quotidien. Face à cet aréopage de quatre juges qui le questionnent sur sa vie, sur ses actes, il fait son examen de conscience et dévoile les zones sombres qu’il s’était toujours cachées. Il est acculé à lui-même et se découvre avec une impitoyable lucidité. Cette panne emmène cet homme dans un voyage intérieur au cœur de sa conscience… le plus sévère juge qui soit. « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre » notait Pascal dans ses Pensées.
 
Dürrenmatt écrit ce roman en 1956. Il pose aussi la question de la justice des hommes.
J-Y. R. : L’auteur superpose en effet plusieurs niveaux de sens et brouille toute lecture univoque. Il écrit ce roman à une époque où les procès de l’épuration résonnent encore. On peut lire une satire acerbe de la grande comédie sérieuse de la justice humaine : par la force du verbe, l’habile maniement de la rhétorique, on peut faire avouer n’importe quoi à n’importe qui, construire plusieurs réalités à partir des mêmes faits. On peut voir également une critique sociale à travers le comportement de ces bourgeois octogénaires, autrefois juge, procureur, avocat et bourreau, qui, unis dans leur culture de classe, soi-disant raffinée, vont tuer ce fils d’ouvrier qui a voulu s’élever socialement.
 
Pourquoi avez-vous choisi la version radiophonique plutôt que la pièce que Dürrenmatt avait lui-même tirée de son roman ?
J-Y. R. : La pièce m’a semblé plus bavarde que le roman, traversé par une tension métaphysique, par un suspens proche du rêve ou du cauchemar. La version radiophonique est plus resserrée, plus proche de l’émotion que j’avais ressentie à la première lecture de la nouvelle. Par ailleurs, Dürrenmatt emploie un Allemand un peu suranné, une langue faussement du quotidien et un lexique parfois vieillot qui ne se livrent pas d’emblée pour le théâtre. Les mots ne coulent pas naturellement de la bouche, il faut s’en saisir oralement.
 
Les personnages sont en constante représentation d’eux-mêmes. Comment abordez-vous ce jeu dans le jeu avec les comédiens ?
J-Y. R. : Jouer avec le simulacre du théâtre libère des codes réalistes et de l’approche psychologisante. Tout comme l’être humain adapte son comportement selon le rapport social dans lequel il se trouve, les comédiens superposent visages sociaux et intimes. Ils jouent leur rôle social mais laissent aussi affleurer la nature cachée de leurs personnages. C’est un subtil jeu à plusieurs degrés, qui préserve le trouble et l’ambiguïté.
 
Entretien réalisé par Gwénola David


La panne, de Friedrich Dürrenmatt, traduction d’Hélène Mauler et René Zahnd, mise en scène de Jean-Yves Ruf. Du 1er au 20 mars 2011, à 20h30, sauf mercredi et jeudi à 19h30, dimanche à 16h, relâche lundi. Théâtre 71, 3 place du 11 novembre, 92240 Malakoff. Rens. : 01 55 48 91 00 et www.theatre71.com. Puis du 23 mars au 3 avril 2011, au Théâtre national de Strasbourg ; les 19 et 20 avril 2011 au Théâtre de Caen.

A propos de l'événement



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